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Blogue des stagiaires

La guerre de l’information contre les femmes en politique

Comment les médias sociaux sont utilisés comme armes contre les politiciennes, les journalistes et (finalement) la démocratie.

« Ils attaquent votre physique, votre sexualité. Quand vous êtes dénigré, et dépouillé de votre dignité de cette manière, comment pouvez-vous maintenir votre crédibilité ? ». [1]

– Maria Ressa, lauréate du prix Nobel de la paix 2021, PDG et rédactrice en chef de Rappler.

Ce blogue a été publié à l’origine sous la forme d’une série en trois parties pour Foundation for Media Alternatives (FMA) et a été republié son autorisation. Accédez à la partie 1, la partie 2 et la partie 3 de la série de blogues originale en cliquant sur les hyperliens.

Dans un contexte de confinement dû au coronavirus, l’Internet et les médias sociaux se sont révélés être des outils importants pour communiquer avec les proches, se tenir informé de l’actualité et travailler/étudier à domicile. Cependant, l’utilisation d’Internet dans le cadre de la pandémie de coronavirus a également amplifié les inégalités existantes qui avaient persisté dans le monde hors ligne. Les recherches montrent régulièrement que les femmes sont victimes de harcèlement, d’abus et de campagnes de désinformation sexospécifiques en ligne dans des proportions bien plus importantes que les hommes. Et ce phénomène s’est fortement accentué depuis la pandémie de coronavirus. Une tendance émergente est l’utilisation de la désinformation et de la diffamation comme moyen de nuire aux femmes en ligne. En substance, ces campagnes de désinformation sexiste diffusent des récits faux ou trompeurs pour attaquer les femmes parce qu’elles sont des femmes, parce qu’elles sont en ligne et, très souvent, parce qu’elles ont un franc-parler politique.

La première partie de la série de blogues « Weaponizing Social Media Against Women » explore en profondeur ce qu’est la désinformation sexiste et les tactiques généralement employées. (Lire la première partie : La désinformation sexiste : Attaquer les femmes parce qu’elles sont des femmes, qu’elles sont en ligne et qu’elles s’expriment politiquement)

Les femmes en politique sont constamment visées par la désinformation sexiste

Les femmes en politique ne sont pas étrangères à la désinformation sexiste et aux abus en ligne. Une étude internationale de 2016 a rapporté que 42 % des femmes parlementaires ont vu des images humiliantes ou à connotation sexuelle d’elles partagées en ligne.[2] Les candidates aux primaires démocrates américaines de 2020 ont reçu 10 fois plus de commentaires abusifs en ligne que les candidats masculins. [3]Amnesty International a signalé qu’un tweet sur sept mentionnant des femmes politiques en Inde était problématique ou abusif. [4]

Les femmes dans la vie publique font l’objet d’attaques et de discussions constantes selon six schémas communs : [5][6]

  1. Les femmes sont jugées inaptes à la politique, car elles sont dépeintes comme des agents sournois qui défendent secrètement des intérêts cachés.
  2. Les femmes sont dénoncées comme étant des leaders politiques incapables, inefficaces et inintelligents.
  3. Les femmes qui dénoncent le harcèlement voient leurs plaintes rejetées et sont soumises à davantage d’abus.
  4. Les femmes sont déformées comme des êtres trop sexuels qui utiliseront leur sexualité pour obtenir ce qu’elles veulent.
  5. Les « hommes forts » en politique sont présentés comme les sauveurs et les « vrais dirigeants » du pays, ce qui réduit à néant les tentatives des femmes d’exprimer leurs opinions et de revendiquer des postes politiques.
  6. Les valeurs des femmes sont diabolisées comme étant « anti-gouvernementales ».

Les attaques dont a fait l’objet Leni Rombredo, vice-présidente des Philippines, illustrent certains de ces schémas. Elle a été renvoyée en 2019 de son poste de coprésidente du Inter-Agency Committee on Anti-Illegal Drugs. Cela s’est produit quelques jours après que le président Rodrigo Duterte l’a qualifiée d’ »écervelée » à qui il ne faut pas faire confiance pour les secrets d’État. [7] Son hostilité est probablement une réponse à sa critique ouverte des exécutions extrajudiciaires résultant de sa guerre contre la drogue. Depuis, elle a été fréquemment attaquée en ligne par le biais du mot-clic #FakeVP et a été traitée de « boba » (une insulte sexiste impliquant que quelqu’un, généralement une femme, est stupide), de « tricheuse », de « menteuse » et de « fraudulent monster b***** ». [8]

Les abus en ligne sont considérés à tort comme inévitables pour les hommes politiques. Or, les recherches ont montré à maintes reprises que les femmes politiques font l’objet d’attaques en ligne disproportionnées et sont la cible de campagnes de désinformation — à une échelle que les hommes ne connaissent pas.

Les femmes journalistes sont de plus en plus réduites au silence

Aux Philippines, les femmes journalistes qui critiquent le président sont accusées d’être des « presstituées financées par les fonds jaunes » [9]et dépeintes comme des menteuses sournoises qui méritent d’être harcelées et maltraitées. Maria Ressa, récente lauréate du prix Nobel de la paix et fondatrice et rédactrice en chef du site d’information alternatif Rappler, a régulièrement été traitée de « presstituée » et dépeinte par les comptes Twitter pro-Duterte comme étant une « fake news ». [10]Ces attaques sont à l’image de l’emportement du président Duterte, qui s’était publiquement emporté et avait qualifié Rappler de « faux média » parrainé par des espions américains. [11]

Les recherches sur la désinformation sexiste liée à l’État[12] ont révélé qu’il s’agit d’une stratégie courante. Souvent, les commentaires injurieux de dirigeants et d’acteurs politiques sont rapportés dans les journaux, puis repris en ligne et diffusés plus largement. Dans le cas de Ressa, elle recevait en moyenne 90 messages haineux par heure et 2000 commentaires « moches » sur Facebook par jour. Elle a également été menacée à plusieurs reprises de viols collectifs et de meurtre depuis 2016. Au milieu d’une campagne de désinformation qui a délibérément déformé les propos de Ressa, elle a même reçu des injures et des menaces de la part de membres actifs et anciens de l’armée philippine. [13]

Ressa revient sur son expérience : « Une spirale du silence a commencé. Quiconque critiquait ou posait des questions sur les exécutions extrajudiciaires était attaqué, brutalement attaqué. Les femmes ont été les plus touchées. Et nous avons compris que le système est conçu pour faire taire les dissidents — pour rendre les journalistes dociles. Nous ne sommes pas censés poser des questions difficiles, et nous ne sommes certainement pas censés être critiques. » [14]

La désinformation liée au genre n’est pas seulement un « problème de femmes »

Comme le souligne la citation de Ressa, la désinformation sexiste et les commentaires abusifs ont une grande portée et des conséquences dans le monde réel. Ils ont un impact négatif sur les personnes visées, sur les femmes en général et même sur les institutions démocratiques dans leur ensemble.

La violence en ligne se produit souvent parallèlement à la violence hors ligne, et la désinformation sexiste est utilisée comme tactique pour légitimer la violence dans la vie publique[15]. Un exemple de cette situation est le marquage rouge et l’arrestation de Lady Ann « Icy » Salem, rédactrice en chef de Manila Today, affiliée au réseau d’information alternatif AlterMidya.[16] Son arrestation fait suite aux déclarations d’Allen Capuyan, directeur général de la force de travail anticommuniste du gouvernement, qui a marqué d’une étiquette rouge plusieurs organismes de presse affiliés à AlterMidya, sans preuve.[17]  Plus que des mots, les remarques désordonnées des responsables gouvernementaux sur le marquage rouge ont alimenté les cyberattaques, le harcèlement, les menaces de mort, ainsi que les agressions hors ligne, les arrestations arbitraires et les tentatives de meurtre de journalistes dans toutes les Philippines. [18]

La désinformation sexiste vise à saper la crédibilité des femmes et leurs prétentions aux postes de décision, pose des obstacles au succès électoral, décourage les femmes de faire carrière en politique et réduit les femmes au silence dans le discours public. Les femmes politiques et les spécialistes interrogé.e.s dans le cadre d’une étude mondiale réalisée en 2019 sont très préoccupés par le fait que la violence sexiste en ligne constituera un obstacle important à la participation politique des femmes et découragera les jeunes femmes à faire carrière en politique.[19] En effet, de nombreuses femmes parlementaires qui ont renoncé à leur réélection au Royaume-Uni ont cité les abus en ligne comme la principale raison de leur départ de la politique. [20]Quant aux femmes qui restent en politique, elles choisissent souvent de prendre leurs distances et de se désengager des médias sociaux, [21]ce qui nuit à leur efficacité politique et limite leur engagement auprès de leurs électeurs. Si la désinformation sexiste est normalisée en politique, la sphère politique apparaîtra comme un domaine « sale » et violent où les femmes n’ont pas leur place, ce qui aura pour effet de les écarter complètement de la politique.

Dubravka Šimonović, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la violence à l’égard des femmes, déclare : « L’objectif de la violence contre les femmes en politique est de préserver les rôles et les stéréotypes traditionnels liés au genre et de maintenir les inégalités structurelles et fondées sur le genre… En définitive, la violence en ligne contre les femmes en politique est une attaque directe contre la pleine participation des femmes à la vie politique et publique et contre la jouissance de leurs droits fondamentaux. » [22]

Il en résulte un effet paralysant sur la liberté d’expression, avec davantage de femmes qui s’autocensurent et une institution démocratique moins représentative, efficace et équitable.

Pour résumer tout ça :

  • Les femmes en politique sont constamment visées par la désinformation sexiste et attaquées en ligne selon 6 schémas communs.
  • Aux Philippines, les journalistes qui critiquent le président Duterte et son administration sont brutalement attaqués ; les femmes sont les plus touchées.
  • La désinformation sexiste et les commentaires abusifs ont une grande portée et des conséquences dans le monde réel.
  • La violence en ligne se produit souvent parallèlement à la violence hors ligne, et la désinformation sexospécifique est utilisée comme tactique pour légitimer la violence dans la vie publique.
  • Une stratégie commune de désinformation genrée alignée sur l’État est la répétition et l’amplification de commentaires abusifs sur les médias sociaux faits par des dirigeants politiques et des agents de l’État.
  • La désinformation sexiste vise à saper la crédibilité des femmes et leurs prétentions aux postes de décision, à poser des obstacles à la réussite électorale, à décourager les femmes de faire carrière en politique et à réduire les femmes au silence dans le discours public.

Dans la dernière partie de la série de blogues « Weaponizing Social Media Against Women », découvrez comment les femmes elles-mêmes s’attaquent à la désinformation sexiste et ce que les plateformes de médias sociaux et les gouvernements doivent faire pour mieux s’attaquer à ce problème.

 

Vous souhaitez en savoir plus sur ce sujet? Écoutez le podcast du FMA, « Ano’ng Konek ? ».

Dans l’épisode 1, Thina Lopez, responsable du programme FMA pour le genre et les TIC, et l’artiste de bande dessinée Marianie nous rejoignent pour une discussion sur l’intersection du genre, des arts et des questions émergentes dans l’Internet, en particulier pour les secteurs vulnérables.

Écoutez maintenant sur Spotify ici.

N’oubliez pas de nous suivre pour vous tenir au courant des questions de droits numériques que nous aborderons dans les prochains épisodes! Restez à l’écoute!

 

À propos de l’auteure

Cet article est écrit par Sheila Lau, une stagiaire canadienne travaillant à Foundation for Media Alternatives (FMA).

 

Références

[1]  Julie Posetti,  » Se défendre contre un harcèlement en ligne prolifique : Maria Ressa « , UNESCO, 2017, p. 40, https://en.unesco.org/sites/default/files/an_attack_on_on_is_an_attack_on_all_chapter_8.pdf.

[2] Judson, Gendered Disinformation.

[3] Sarah Oates et al. « Running While Female : Using AI to Track how Twitter Commentary Disadvantages Women in the 2020 U.S. Primaries « , 2019, https://dx.doi.org/10.2139/ssrn.3444200.

[4]  » New Study Shows Shocking Scale of Abuse on Twitter Against Women Politicians in India « , Amnesty International, 23 janvier 2020, https://www.amnestyusa.org/press-releases/shocking-scale-of-abuse-on-twitter-against-women-politicians-in-india/.

[5] Judson et al., Engendering Hate.

[6] Sessa, Misogynie et désinformation.

[7] Al Jazeera,  » Duterte Fires Vice President from Anti-Drug Post After Offer « , Al Jazeera, 24 novembre 2019, https://www.aljazeera.com/news/2019/11/24/duterte-fires-vice-president-from-anti-drug-post-after-offer.

[8] Judson et al., Engendering Hate.

[9] Judson et al., Engendering Hate.

[10] Judson et al., Engendering Hate.

[11]  Martin Petty et Karen Lema,  » Philippines’ Duterte Blasts News Site Rappler, but Denies Stifling Media « , Reuters, 16 janvier 2018, https://www.reuters.com/article/us-philippines-media-idUSKBN1F50HL.

[12] Judson et al., Engendering Hate.

[13]  Julie Posetti,  » Se défendre contre un harcèlement en ligne prolifique : Maria Ressa, » UNESCO, 2017, https://en.unesco.org/sites/default/files/an_attack_on_on_is_an_attack_on_all_chapter_8.pdf

[14] Posetti, Fighting Back Against Prolific Online Harassment : Maria Ressa, p. 37.

[15]  Flavia Biroli, « Violence Against Women in Politics and Public Life, Democratic Backsliding, and Far-Right Politics », ONU Femmes, CSW65, https://www.unwomen.org/-/media/headquarters/attachments/sections/csw/65/egm/biroli_violence_ep9_egmcsw65.pdf?la=en&vs=3444.

[16]  Lian Buan, « Le journaliste Icy Salem était prêt à rester en prison jusqu’après le mandat de Duterte », Rappler, 13 mars 2021, https://www.rappler.com/newsbreak/in-depth/lady-ann-icy-salem-profile.

[17] Xave Gregorio, « AlterMidya to Pursue Legal Action Against Red-Taggers », PhilStar.com, 2 décembre 2020, https://www.philstar.com/headlines/2020/12/02/2060955/altermidya-pursue-legal-action-against-red-taggers.

[18]  Gregorio, AlterMidya va engager une action en justice contre les tagueurs.

[19]  Lucina Di Meco, « Online Threats to Women’s Political Participation and the Need for a Multi-Stakeholder, Cohesive Approach to Address Them », ONU Femmes, 2020, https://www.unwomen.org/-/media/headquarters/attachments/sections/csw/65/egm/di%20meco_online%20threats_ep8_egmcsw65.pdf?la=en&vs=1511.

[20] Jennifer Scott, « Women MPs Say Abuse Forcing Them from Politics », BBC, https://www.bbc.com/news/election-2019-50246969.

[21] Judson, Gendered Disinformation.

[22] Dubravka Šimonović,  » Rapport de la Rapporteuse spéciale sur la violence à l’égard des femmes, ses causes et ses conséquences sur la violence à l’égard des femmes en politique « , Assemblée générale des Nations unies, A/73/150, 2018, p. 5-6, https://undocs.org/en/A/73/301.