Que révèlent les résistances féministes d’un monde traversé par l’extrême droite, les autoritarismes et de nouvelles formes de fascisation?

De gauche à droite : Zahia El-Masri, Rita Segato et Nawel Hamidi. Crédit photo : Alternatives - Jérémy Bouchez

Par Marie-Laurence Bessette, stagiaire du Programme de stages internationaux pour les jeunes

Le 16 mars, Alternatives réunissait Rita Segato et Nawel Hamidi pour une discussion menée par Zahia El‑Masri dans le cadre d’une rencontre coorganisée avec l’École d’écologie, leadership et équité de l’Université Saint‑Paul et le LabARD de l’UQAM. Ensemble, elles ont exploré ce que les résistances féministes disent d’un monde traversé par l’extrême droite, les autoritarismes et de nouvelles formes de fascisation.

Un même système de domination

De Gaza à la République démocratique du Congo, du Soudan à l’Argentine, les échanges entre les panélistes font dialoguer des réalités que l’on traite souvent de manière fragmentée. Leur mise en relation fait émerger une même logique d’exception, une fiction du droit où certaines vies valent plus que d’autres, une racialisation de la vulnérabilité. Ces violences, qu’elles soient armées, coloniales ou sexuelles, ne s’ajoutent pas les unes aux autres ; elles s’inscrivent dans un même système.

Le viol comme acte politique

C’est dans ce cadre que Rita Segato, anthropologue argentine et figure majeure du féminisme décolonial, propose de relire les violences sexuelles liées aux conflits en dehors de toute lecture individualisante. Dans ces contextes, explique‑t‑elle, le viol n’est ni un excès ni un désir. C’est un acte politique, un spectacle de pouvoir, et il s’exerce selon deux axes : l’axe vertical, entre agresseur et victime, et l’axe horizontal, entre pairs masculins, dans une fraternité de domination. Cette corporation masculine reproduit un ordre hégémonique où le corps des femmes devient à la fois message, territoire et langage d’autorité.

Dans cette perspective, la violence ne relève plus d’une juxtaposition de crises distinctes : elle incarne une structure du pouvoir qui naturalise l’injustice et distribue inégalement la possibilité même de vivre.

« Gaza est un nouvel événement dans l’histoire. La loi a disparu. Ce qui reste, c’est le pouvoir de mort » — Rita Segato

Pour Segato, la disparition de la loi marque aussi celle d’une grammaire du sens : les mots qui permettaient autrefois de dire la justice ne tiennent plus, la violence échappe au langage et ne se formule désormais que par le corps. À Gaza, dit‑elle, il n’existe plus ni vocabulaire ni syntaxe pour relier les actes à une règle ni pour entendre le cri. La grammaire du monde s’est dissoute, laissant place à la langue brute du pouvoir.

L’impunité comme fonction

Zahia El‑Masri, fondatrice du Collectif des femmes pour la Palestine, donne une densité particulière à cette analyse. Le génocide à Gaza n’inaugure pas la nouveauté de la violence coloniale : il en expose la continuité radicale, une violence filmée, retransmise, regardée en direct. Comme au Soudan ou en République démocratique du Congo, la répétition du massacre dit quelque chose d’universel : l’habitude collective à tolérer l’intolérable, à accepter l’inacceptable. Les frontières changent, mais la scène reste la même.

Continuités coloniales : du Canada à l’Algérie

Cette absence de réponse n’épargne pas les territoires démocratiques et marqués par un colonialisme achevé. Comme le souligne Dr. Nawel Hamidi, professeure à l’École de leadership, écologie et équité à l’Université Saint-Paul, Ottawa, les peuples autochtones au Canada vivent le prolongement de ce système, dans sa forme la plus durable : la Loi sur les Indiens, instrument de contrôle et de dépossession. Une autre réalité donne chair à cette violence structurelle, les femmes autochtones sont neuf fois plus susceptibles de mourir en lien à la violence et la disparition que les femmes non-autochtones. Encore une fois l’impunité qui entoure ces violences n’est pas un échec du système, mais l’une de ses fonctions : elle mesure la persistance d’un ordre où toutes les vies n’ont pas le même poids.

Aussi avocate et sociologue, Nawel Hamidi situe cette réflexion dans la généalogie du droit colonial. En Algérie sous domination française, comme au Canada, le droit d’exception n’y protège pas tout le monde, mais il organise la hiérarchie entre les vies, instituant deux lois sur un même territoire : une fiction de droit qui reconnaît la dignité à certain·es et qui la refuse à d’autres. Elle rappelle que le fascisme, avant d’être un régime européen, fut une pratique coloniale : le laboratoire d’un pouvoir total.

Celle-ci rappelle aussi que le colonialisme infiltre la perception qu’un peuple a de lui-même. Décoloniser, c’est retrouver la mémoire confisquée, réapprendre à nommer ce qui a été naturalisé, s’autoriser à refuser les traductions qui nous dépossèdent.

On comprend que la domination se loge également dans les statistiques invisibles, dans les souffrances normalisées, puis dans les morts non pleurées. Les résistances féministes décoloniales ne forment pas un enjeu parmi d’autres : elles constituent une boussole épistémique, un lieu depuis lequel le monde, et sa violence, cessent d’être abstraits pour redevenir lisibles.