Brésil: Premier forum social brésilien

Date: 
Jeudi, Novembre 6, 2003 - 09:00 - Dimanche, Novembre 9, 2003 - 17:00

Près de 15 000 personnes se sont données rendez-vous à Belo Horizonte, du 6 au 9 novembre 2003, afin de participer au 1er Forum Social Brésilien (FSB) sous le slogan Un autre monde est possible, un autre Brésil est nécessaire. Dans l'esprit du Forum social mondial (FSM), l'événement se voulait un espace ouvert et pluriel d'échanges d'idées et d'expériences. Le FSB était divisé en trois axes thématiques : Impérialisme, Le Brésil que nous avons et le Brésil que nous voulons, et Mouvements sociaux.

Le comité organisateur a présenté une série de 6 grandes conférences qui se déroulaient les avant-midi :

1. ZLÉA, OMC, dépendance extérieure
2. Globalization armée et militarisation de l'Amérique latine
3. Dépassement du néolibéralisme au moyen de projets démocratiques, populaires, non-sexistes et anti-racistes de développement durable
4. Justice sociale, droits humains, égalité entre les femmes et les hommes, dépassement du préjugé racial au Brésil
5. État et mouvements sociaux : répression, coopération, cooptation
6. Action globale des mouvements sociaux.

En plus des conférences, plus de 250 ateliers auto-gérés, (présenté par des organisations de la société civile) se sont déroulés pendant les après-midi du Forum. Le FSB s'est ouvert avec une grande marche contre la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) et le Fond monétaire international (FMI), pour un moratoire sur la dette et pour la construction d'un autre Brésil.

Le gouvernement Lula : un bilan critique

Le Forum a été le lieu de critiques acerbes contre le gouvernement Lula dont l'élection a suscité tant d'espérances. Pour le président de la Centrale Unique des Travailleurs (CUT), Luis Marinho, « l'élection de Lula à la présidence a représenté une victoire importante pour les mouvements sociaux ».

Plusieurs conférenciers ont tenté de faire un bilan des 10 premiers mois de ce gouvernement et ont noté que ses premières actions significatives, au-delà du discours contre la faim, ont consolidé la position des détenteurs du pouvoir économique dans le pays, alors qu'on s'attendait à un vaste programme de redistribution de la richesse concentrée entre les mains de quelques uns.

À titre d'illustration, ont été souligné : 
La libération des semences transgéniques au bénéfice des grands producteurs agricoles ; 
La priorité absolue accordée au remboursement de la dette au bénéfice des banquiers et au détriment d'investissements sociaux en cours (qui ont été stoppés pour répondre au paiement des intérêts de la dette dont le symbolique programme de formation professionnelle et d'accès à un premier emploi qui a donné son premier emploi au président lui-même) ; 
La poursuite de la stratégie d'attraction des investisseurs étrangers plutôt que la priorisation d'un développement endogène ; 
Le maintien des taux d'intérêts élevés qui décourage les investisseurs locaux et favorise les grandes banques brésiliennes ; 
La réforme des retraites qui retire des droits durement gagnés par les syndiqués de la fonction publique et qui répondrait à une demande su FMI ; 
L'ouverture de Lula pour la négociation d'une ZLÉA « légère », « diététique », suite aux pressions des grandes enteprises exportatrices du Brésil.

Après avoir exposé la liste des « orientations néolibérales » de Lula, le représentant du PSTU, parti politique à la gauche du PT, a conclu par une métaphore qu'il n'y avait plus rien à attendre de ce gouvernement : « Lorsque que je vois une créature qui a des oreilles d'éléphant, des défenses d'éléphant, une trompe d'éléphant, des pattes d'éléphant, il y a 99,9% de chances que je sois face à un éléphant ».

De son côté, le professeur Joâo Quartim de Moraes explique que, « nous pouvions comprendre qu'au début de son mandat, ce gouvernement devait éviter la panique fabriquée par l'opposition suite à son élection (inflation, perte de la valeur de la monnaie). Par contre, nous devons constater que cette position demeure constante, que le gouvernement s'inscrit dans la continuité du gouvernement précédent, alors qu'il a été élu massivement avec un mandat clair de faire des changements ». La réplique du représentant de la présidence, Luiz Dulci, lors d'un atelier : « Lula a reçu 2/3 des votes à l'élection, mais la gauche n'a pas obtenu le tiers ni de l'Assemblée législative, ni du Sénat . Pour garantir la viabilité parlementaire, nous devons négocier. Le gouvernement a choisi l'option de récupérer la stabilité financière perdue, ce qui limite le travail social ».

La ZLÉA

La ZLÉA s'est posée comme un enjeu central à court terme car, comme l'a noté Cesar Benjamin du groupe Consulta popular, « s'il n'y a pas une fin à court terme du néolibéralisme, notamment avec la ZLÉA et le plan Colombie, l'Amérique latine se retrouvera de fait dans un état colonial ». Une vaste campagne de mobilisation s'amorce au Brésil pour la tenue d'un référendum officiel sur la ZLÉA. Évidemment, comme l'a souligné la coordonnatrice de cette campagne, Sandra Quintela, advenant la tenue d'un référendum, il faudra absolument que le NON à la ZLÉA gagne, ce qui ne sera pas facile étant donné que la plupart des grands médias sont favorables à la ZLÉA et font même pression sur le gouvernement pour que celui-ci assouplisse ses positions.

Le FMI et la dette

Comme le Brésil vient tout juste de s'entendre avec le FMI sur un nouvel accord de financement, celui-ci s'est également présenté comme un enjeu dès plus actuel. Tous les intervenants se sont prononcés contre ce nouvel accord avec le FMI qui en a laissé plus d'un perplexe, dont le président du Parti des Travailleurs (PT) lui-même qui a avoué avoir besoin d'explications sur cet accord. La question du FMI a été intimement liée à l'enjeu de la dette extérieure du pays. En effet, plusieurs ont considéré absurde de poursuivre cette stratégie de l'ancien gouvernement d'emprunter au FMI pour rembourser la dette, d'envoyer plus de 65 milliards de dollars canadiens (57,7% du PIB en septembre 2003) en paiement d'une dette illégitime, voire illégale, pendant que 50 millions de personnes souffrent de la faim, que le pays traverse une crise de l'emploi, qu'il manque d'infrastructures sanitaires de base, etc. Un fort mouvement s'organise pour revendiquer une audition internationale de la dette du Brésil afin de prouver son illégitimité et son illégalité. D'ici-là, un moratoire sur la dette fait partie des revendications des mouvements sociaux.

Les mouvements sociaux

Selon Léonardo Boff, célèbre théologien de la libération, qui est arrivé sous les applaudissements de la foule, l'ensemble des mouvements sociaux doivent créer une vaste alliance « pour que le rêve ne reste pas un rêve ». Il invite les mouvements sociaux, les intellectuels, les professionnels et spécialistes de toute sorte à s'unir et à alimenter ce « laboratoire de changements, en relation d'égalité avec la population, car celle-ci a accumulé un énorme savoir populaire dans sa lutte quotidienne pour la survie ». Léonardo Boff propose également de modifier la manière de faire la politique au Brésil en affirmant que « la politique ce n'est pas seulement gérer les comptes, contrôler l'inflation et calmer les marchés. Le principal est de prendre soin du peuple (ética do cuidado) ».

Le président de la CUT a affirmé que les mouvements sociaux devaient s'unir et se mobiliser pour faire pression sur le gouvernement. Il a donné l'exemple de la réforme agraire où la CUT, le mouvement étudiant et le Mouvement des travailleurs ruraux sans-terre (MST) s'unissent et appuient la tendance à l'intérieur du gouvernement qui est favorable à une véritable réforme agraire (Ministre Miguel Rosetto) contre l'autre tendance au sein du gouvernement qui défend les intérêts de l'agro-business (Ministre Roberto Rodrigues).

De son côté, Gilmar Mauro, du MST, a souligné que « la transformation sociale ne viendra pas du haut vers le bas. Même si nous avions les meilleurs négociateurs du monde, il n'y aura pas de changements profonds s'il n'y a pas une base organisée et prête à lutter ». C'est pourquoi il a affirmé la nécessité d'éducation et d'organisation à la base, « un travail de fourmis qui demande patience et temps ». Il a également affirmé que les mouvements sociaux doivent être autonomes des partis politiques afin de conserver leur liberté de faire des pressions sur n'importe quel gouvernement. À chaque entrée dans le stade, affichant fièrement leurs bannières, les membres de la délégation du MST étaient chaudement accueillis par la foule.

Enfin, le représentant du mouvement étudiant résume bien la situation en affirmant que « les mouvements sociaux ont lutté pour mettre Lula au pouvoir. Ils doivent maintenant s'unir et continuer à lutter pour que les changements attendus se réalisent ». En ce sens, il s'oppose à un autre groupe moins optimiste qui dit ne plus rien espérer de ce gouvernement.

 

 

Photo par Kevin Jones