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Qui garde Delhi propre ? Analyse des réalités socio-économiques de sa main-d’œuvre invisible – Partie 2

Crédit photo : Décharge de Pandharpur- SuSanA Secretariat, CC BY 2.0 , via Wikimedia Commons
Dans cette deuxième partie, nous nous intéresserons aux dynamiques de mobilisation sociale et civique qui émergent autour des récupérateurs de déchets, ainsi qu’aux revendications pour une meilleure reconnaissance de leur rôle. Cette réflexion permettra d’explorer les voies possibles vers un système de gestion des déchets plus juste, où dignité, inclusion et résilience deviennent des piliers de la gouvernance urbaine.

 

Vous pouvez lire ou relire la partie 1 ici

 

Mobilisation sociale et civique : le pouvoir de l’unité pour une gouvernance urbaine équitable

Face à l’exclusion structurelle et à l’insécurité quotidienne, les ramasseurs de déchets se tournent de plus en plus vers l’organisation collective comme stratégie de survie et de reconnaissance.

Depuis les années 1990, les collecteurs de déchets à travers l’Inde s’organisent pour revendiquer la reconnaissance de leur activité et améliorer leurs conditions de vie et de travail. Ces mouvements sont nés en réponse à des politiques urbaines excluantes et à la privatisation croissante de la gestion des déchets, qui menaçaient leurs moyens de subsistance déjà fragiles. Au fil du temps, des groupes tels que Chintan, Safai Sena et d’autres sont devenus des voix importantes dans la défense des droits et de la dignité des travailleurs informels. Leur action collective a renforcé leur visibilité, amélioré leur pouvoir de négociation et encouragé le dialogue avec les autorités locales. Malgré un soutien institutionnel limité, ces initiatives communautaires continuent de défendre l’accès aux ramasseurs de déchets et de promouvoir des politiques urbaines plus inclusives. Cette mobilisation collective prend également une forme très concrète sur le terrain à Delhi même.

Dans les principales gares ferroviaires de Delhi, un partenariat entre le Chintan Environmental Research and Action Group et Safai Sena montre comment des récupérateurs de déchets organisés peuvent transformer la gestion des déchets urbains en un système qui soutient à la fois les populations et l’environnement. À la gare de New Delhi, l’une des plus fréquentées d’Inde, avec plus de 300 trains et environ 360 000 passagers transitant chaque jour, l’initiative gère une installation de récupération des matériaux (Material Recovery Facility, MRF) où les déchets sont collectés sur les quais, dans les bureaux et les zones de vendeurs, puis triés, compostés et recyclés.

Chaque jour, l’équipe traite plus de quatre tonnes de déchets au total. Parmi ce volume, environ 100 kilogrammes de déchets organiques sont compostés quotidiennement, ce qui permet à lui seul de détourner près de trois tonnes de déchets par mois des décharges. Les matériaux recyclables tels que le papier, les plastiques et les métaux sont vendus afin de soutenir les moyens de subsistance. Grâce à ce système, le programme a créé 74 emplois stables pour d’anciens trieurs de déchets informels, qui travaillent désormais dans des conditions plus sûres et plus propres, avec accès à des équipements de protection, à des camps de santé et à l’éducation pour leurs enfants.

Au-delà de ces résultats concrets, ce modèle met également en lumière la force de l’action collective. Grâce à des syndicats informels et au plaidoyer d’ONG, les rag pickers de l’Inde ont gagné en visibilité, en pouvoir de négociation et en reconnaissance au sein du système municipal de Delhi. Cela constitue une preuve solide que les initiatives communautaires peuvent concilier responsabilité environnementale et équité sociale (voir p. 39 dans le document PDF).

L’expérience de Delhi montre comment les alliances de la société civile peuvent aider les travailleurs de déchets à obtenir une reconnaissance, même sans intégration directe dans les systèmes municipaux, tandis que la ville de Pune offre une voie différente, mais complémentaire. Ensemble, ces deux cas révèlent des trajectoires distinctes mais tout aussi significatives vers l’inclusion : l’une fondée sur l’organisation à la base, et l’autre sur des partenariats institutionnels formels.

En s’appuyant sur l’exemple de Delhi, où le partenariat Chintan–Safai Sena a montré comment des récupérateurs de déchets organisés peuvent gagner en visibilité et en stabilité économique, l’expérience de Pune offre un modèle plus avancé d’intégration municipale. À Pune, la coopérative SWaCH est devenue un pilier du système de gestion des déchets de la ville et l’un des exemples les plus reconnus en Inde de gouvernance urbaine décentralisée dirigée par des femmes. Née du syndicat Kagad Kach Patra Kashtakari Panchayat (KKPKP), SWaCH a signé en 2008 un accord officiel avec la Pune Municipal Corporation (PMC) afin de mettre en place un service de collecte porte-à-porte dans toute la ville. Plus de 2 300 récupérateurs de déchets, dont la majorité sont des femmes, ont été organisés pour desservir les ménages, les commerces et les petites entreprises dans 80 quartiers municipaux (voir p. 42 dans le document PDF).

La PMC a soutenu ce système en fournissant du matériel, des uniformes et un accès à une assurance santé, tandis que les travailleurs gagnaient leur revenu grâce à une modeste redevance des usagers et à la vente des matériaux recyclables. Aujourd’hui, la coopérative traite environ 600 tonnes de déchets par jour, dont une part importante est compostée et recyclée, ce qui réduit la pression sur les décharges de Pune. Au-delà de son impact environnemental, ce modèle a offert à des milliers de travailleurs des moyens de subsistance stables, des conditions de travail plus sûres ainsi qu’un accès aux soins de santé, aux services bancaires et à des programmes éducatifs. Bien que le tri à la source reste un défi, SWaCH constitue un exemple puissant de la manière dont la collaboration municipale et l’organisation collective peuvent transformer la responsabilité environnementale en véritable justice sociale.

À travers l’Inde, les ONG locales travaillent activement à mettre en œuvre les directives nationales de gestion des déchets et à garantir que les besoins de ces personnes soient pleinement intégrés dans la chaîne de recyclage. À l’avenir, l’accent est mis sur la mise en œuvre de cadres tels que la Swachh Bharat Mission Urban 2.0, lancée en octobre 2021 et toujours en cours, qui vise à rendre les villes indiennes « sans déchets » grâce à un meilleur tri à la source et à des systèmes de gestion des déchets inclusifs. Ses directives prévoient le recensement et l’enregistrement des récupérateurs de déchets, leur organisation en coopératives ou en groupes d’entraide, ainsi que l’extension de la sécurité de l’emploi, de l’accès aux déchets, d’une formation adéquate, de conditions de travail sûres, d’une couverture santé et du droit de vendre librement les matières recyclables. Cependant, des rapports récents montrent que la tendance à la privatisation de la gestion des déchets urbains éclipse ces objectifs et menace les moyens de subsistance des collecteurs informels, en particulier les femmes, en les excluant de l’accès aux flux de déchets et des contrats formels.

Cet écart croissant entre les promesses politiques et la réalité sur le terrain est particulièrement visible autour des décharges de Delhi. De nombreux collecteurs de déchets et communautés voisines craignent que, si les décharges venaient à être supprimées, ils perdraient leur principale et unique source de revenus. Pourtant, la ville fait de telles promesses depuis des années. Certains progrès ont été réalisés grâce au biomining, qui a permis de réduire le volume de déchets dans les décharges, mais leur élimination complète n’a pas encore eu lieu, malgré les projets en cours visant cet objectif.

Ces modèles positifs, tels que ceux de Delhi et de Pune, montrent à quoi peut ressembler l’inclusion. Mais à l’échelle nationale, la plupart des tendances à la privatisation évoluent dans la direction opposée. Pris ensemble, les cas de Delhi et de Pune révèlent que la gouvernance inclusive des déchets dépend non seulement de l’efficacité technique, mais aussi de la volonté politique et de la reconnaissance des opérateurs de récupération comme des acteurs de la protection environnementale plutôt que comme une main-d’œuvre remplaçable.

Dignité, reconnaissance et résilience : vers un système de gestion des déchets plus juste

De nombreux projets d’inclusion sont annoncés à travers le pays, mais lorsqu’il s’agit de mettre en place un système de cartes pour les agents de déchets locaux, tout dépend de la manière dont les gouvernements locaux le gèrent. Le succès d’une telle initiative repose également sur l’engagement des autorités locales à identifier et enregistrer les travailleurs. Sans une forte implication locale, de nombreux récupérateurs de déchets risquent de rester exclus. Des défis tels qu’un manque de sensibilisation, des conditions de vie isolées, la mobilité constante, le travail dans des bidonvilles et quartiers éloignés, ainsi que l’absence de pièces d’identité officielles rendent difficile la garantie d’une couverture pour tous.

Reconnaître le rôle du secteur informel dans la prestation de services essentiels de gestion des déchets doit constituer la première étape vers son inclusion formelle dans le système de gestion des déchets de Delhi. Toutefois, cette reconnaissance seule est insuffisante ; les municipalités doivent également légitimer cette contribution en considérant les travailleurs informels comme de véritables prestataires de services officiels. Des mesures simples, comme la délivrance de cartes d’identité, peuvent faire une différence significative en accordant aux travailleurs visibilité et protection. L’établissement de partenariats avec les organisations du secteur informel est au cœur de ce processus, puisque des accords officiels ou des protocoles d’entente peuvent institutionnaliser leur rôle au sein du cadre formel de gestion des déchets de la ville. Pourtant, malgré ces efforts, les travailleurs individuels continuent souvent de subir du harcèlement de la part des autorités et des résidents. Une reconnaissance officielle et un engagement structuré peuvent donc réduire ces difficultés et renforcer la crédibilité des acteurs informels dans l’ensemble du système urbain.

Il est crucial d’intégrer les travailleurs informels des déchets aux systèmes formels de la société. Cela est essentiel à la fois pour leur autonomisation et pour une gestion efficace des déchets solides. De nombreux changements politiques sont nécessaires ! Il est indispensable que les bénéfices environnementaux du recyclage aillent de pair avec des moyens de subsistance équitables, le respect et la protection sociale des personnes qui rendent cela possible. Ce qu’il faut maintenant, c’est une prise de conscience collective et un effort national visant à sensibiliser chaque foyer à l’importance du compostage et du tri des déchets à la source.

Malgré leur rôle essentiel dans le maintien de la propreté des villes et dans la réduction de la pression sur les décharges, les professionnels de déchets informels à Delhi et dans d’autres villes indiennes continuent de vivre et de travailler sans les protections les plus élémentaires. Beaucoup n’ont pas accès à l’eau potable, à l’assainissement, aux soins de santé ni à des salaires équitables, et ils doivent désormais faire face à une lutte encore plus grande pour leur survie dans un contexte de réformes urbaines rapides. Leurs revendications ne sont pas excessives : elles représentent le strict minimum nécessaire à une vie digne et sécuritaire. Les récupérateurs de déchets réclament un accès sans restriction aux déchets, des espaces désignés pour le tri et la séparation des matières, ainsi qu’une protection contre le harcèlement de la police, des entrepreneurs et des autorités locales. Ils demandent des cartes d’identité professionnelles signées par les commissaires municipaux afin de légitimer leur travail, de meilleures conditions de travail, un logement sécurisé et le droit de vendre librement les matières recyclables. Par-dessus tout, ils réclament une reconnaissance en tant que travailleurs méritant protection sanitaire, stabilité et respect. Ce sont là des droits qui devraient être fondamentaux dans tout système urbain inclusif.

Une véritable inclusion implique également de reconnaître et de combattre les inégalités de genre qui structurent ce travail. Les récupératrices de déchets, qui constituent l’épine dorsale du secteur, subissent souvent une double discrimination — marginalisation économique et invisibilisation sociale — et doivent être au centre de tout programme de réforme.

L’inclusion réelle doit aller au-delà de la simple reconnaissance : elle exige des investissements dans la formation, les équipements de protection, la couverture santé et l’intégration formelle des récupérateurs de déchets dans les systèmes municipaux. Leur contribution au recyclage et aux objectifs climatiques est indispensable, car elle permet de faire progresser non seulement les objectifs de durabilité urbaine de l’Inde, mais aussi les engagements mondiaux liés aux Objectifs de développement durable.

Avec un soutien adéquat, la résilience qui caractérise depuis longtemps ces travailleurs peut devenir le fondement d’une économie des déchets juste, circulaire et inclusive. L’inclusion n’est pas seulement une option politique, mais une nécessité à la fois morale et environnementale. Ceux qui nettoient nos villes méritent eux aussi une vie propre et digne.

Delhi reste propre grâce au courage et à la persévérance de ses communautés à risque. Ce sont des personnes qui méritent non seulement notre gratitude, mais aussi la dignité et la sécurité d’être véritablement reconnues. Ce sont leurs mains qui maintiennent la ville ensemble, la gardant propre même lorsque personne ne regarde. Après tout, ce sont ceux qui travaillent dans l’ombre qui permettent à Delhi de respirer.

 

Références

Chintan Environmental Research and Action Group. (2023, June). Waste-pickers: Delhi’s forgotten environmentalists? A report for the Supreme Court of India.
https://www.chintan-india.org/wp-content/uploads/2023/06/Chintan-Supreme-Court-Report_01.pdf

Sengupta, R. (2025, October 30). Privatisation in solid waste management is impacting informal collectors’ lives and livelihood. Down To Earth.
https://www.downtoearth.org.in/waste/privatisation-in-solid-waste-management-is-impacting-informal-collectors-lives-and-livelihood