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Au-delà du scandale d’Huawei : un risque pour les droits numériques ?

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L’entreprise chinoise Huawei est au centre d’une autre controverse. L’entreprise a fait parler d’elle plus tôt cette année, lorsque que ses produits furent exclus de plusieurs pays occidentaux pour des raisons de sécurité nationale [1]. Ce mois-ci, Huawei est accusé d’avoir participé à des opérations d’espionnage au niveau national, en Ouganda et en Zambie. Mais, les inquiétudes concernant le respect des droits numériques en Afrique vont au-delà des remous causés par la récente controverse.

LE REPORTAGE DU WALL STREET JOURNAL

Le 15 août 2019, The Wall Street Journal publia une enquête affirmant que des employés de l’entreprise Huawei aurait appuyé les gouvernements Ougandais et Zambien dans une opération d’espionnage.

Dans le cas de l’Ouganda, l’opération visait Bobi Wine, un membre du congrès dont la présence politique dérange l’actuel régime du président Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 33 ans [2]. Wine est une ancienne popstar Ougandaise qui a commencé sa carrière politique l’année dernière. Il a été élu député en août 2018 et a annoncé en juillet 2019 qu’il se présentait contre Museveni dans les élections présidentielles de 2021 [10]. L’unité de cybersurveillance du gouvernement de Museveni l’avait sous son radar depuis et selon des représentants du gouvernement, ils avaient « strict orders to intercept his encrypted communication […]»[2]. À la suite de son emprisonnement en avril 2019, Bobi Wine a gagné l’appui d’une partie de la population Ougandaise ainsi que des États-Unis, où il s’est rendu pour recevoir des soins après son emprisonnement en Ouganda.

Selon les sources du Wall Street Journal (WSJ), sans l’aide des techniciens de Huawei, l’unité de cybersurveillance n’aurait pas pu décrypter les communications de Bobi Wine [2]. Les employés de Huawei auraient donc offert des formations aux membres de l’unité sur l’utilisation de logiciels d’espionnage [2]. Le logiciel utilisé serait similaire à Pegasus, un logiciel Israélien qui permettrait non seulement de lire des courriels et des messages textes, mais aussi d’accéder aux conversations encryptées sur des applications tel que WhatsApp. Déjà en 2018, l’ONG Unwanted Witness sonnait l’alarme sur l’utilisation de programme d’espionnage en Ouganda [3].

 

Shahbaz, Adrian (2018), « Report 2018 on Freedom of the Net Globally, The rise of digital authoritarianism », Freedom house, October 2018, https://freedomhouse.org/report/freedom-net/freedom-net-2018/rise-digital-authoritarianism, pp.9

Grâce aux informations récoltées sur le WhatsApp de Bobi Wine, la police ougandaise fut capable de retracer et de disperser un rassemblement politique, intervention qui mena à l’arrestation de plusieurs membres de l’opposition et dizaines de manifestants. Plusieurs participants furent arrêtés avant même d’arriver au lieu de rassemblement. [2]

LES RÉACTIONS À L’ENQUÊTE DU WSJ

Rapidement, les gouvernements de la Zambie et de l’Ouganda ont confirmé qu’ils travaillent de près avec la firme Huawei, mais ont nié avoir utilisé un programme d’espionnage ou implanté une stratégie de surveillance [4]. Le gouvernement ougandais a démenti les accusations fait par le Wall Street Journal et nie l’importance de la candidature de Boby Wine dans la scène politique ougandaise [4]. Le fonctionnaire Don Wayama s’est montré désinvolte lors d’une entrevue avec Agence France-Presse lorsqu’il demanda « Why spy on Bobi Wine ?». [4]

Huawei a fait parvenir une lettre supposant des procédures judiciaires pour le Wall Street Journal, les accusant de diffamation ainsi que de diffusion d’informations trompeuses à leur sujet. La firme chinoise nie la participation de ses employés dans l’opération d’espionnage [4].

LE « TOTALITARISME DIGITAL» CHINOIS

Bien que les gouvernement africains et Huawei ont démenti rapidement les allégations du WSJ, les questions de surveillance et répression politique en Afrique préoccupent plusieurs observateurs et dépassent les frontières du récent scandale d’espionnage. Dans des pays du sud comme l’Ouganda, l’influence grandissante d’entreprises chinoises entraine des inquiétudes concernant le respect des droits numériques et humains et ce, bien au-delà de de la candidature de Bobi Wine.

Shahbaz, Adrian (2018), « Report 2018 on Freedom of the Net Globally, The rise of digital authoritarianism », Freedom house, October 2018, https://freedomhouse.org/report/freedom-net/freedom-net-2018/rise-digital-authoritarianism, pp.24

Sur la scène internationale, la Chine a elle aussi été la cible de critique concernant le droit à la vie privé à l’ère numérique. Récemment, c’est l’implantation d’un système de crédit social, par lequel les citoyens chinois sont récompensés ou punis pour leur comportement en ligne comme hors ligne, qui a suscité l’indignation [9]. Ainsi, les citoyens avec un mauvais « crédit social » peuvent se voir refuser certains services : billets d’avion, prêt bancaire, etc. Mis à part les outils de vidéosurveillance, la technologie est aussi utilisée pour filtrer et surveiller le contenu publié sur internet à propos de rumeurs sur la récoltes d’échantillons d’ADN, des persécutions des défenseurs de droits humains et du contrôle des minorités sur le territoire chinois (notamment les Tibétains ainsi que la minorité musulmane su Nord de la Chine)[8]. Les nombreuses violations de droits humains en Chine ont mené des auteurs tel que Xiao Qiang a parlé de « Totalitarisme Digital » [8]. L’auteur explique d’ailleurs que « Rather than limiting themselves to playing defense against opposition activity, PRC officials have employed digital technologies to monitor and control society. » [8].

L’INFLUENCE DE LA CHINE EN AFRIQUE

Rappelons que Huawei est l’une des plus grandes compagnies de télécommunication sur le marché africain et ce, depuis 1998. L’entreprise a fournis des téléphones intelligents, des programmes informatiques ainsi que des tours de téléphonie cellulaire permettant de connecter des milliers d’Africains à internet [5]. Depuis 2008, la corporation Huawei travaille de près avec des régimes comme celui de l’Ouganda et a reçu plusieurs contrats gouvernementaux. D’après un article publié par the South China Morning Post, des systèmes de surveillance en circuit fermé (CCTV), produits par Huawei, ont été installés dans la ville de Kampala [6]. L’article évalue le contrat à US$126 millions. Les 900 caméras installées dans la capital Ougandaise permettrait de réduire les actes criminels grâce à la reconnaissance faciale [6]. Cependant, plusieurs organisations, dont Unwanted Witness, dénoncent le détournement de technologies comme les CCTV puisqu’elle pourrait être utilisée comme outils de répression par le gouvernement de Museveni [2]. À l’approche des élections de 2021, la société civile ougandaise craint que la technologie fournie par Huawei permettre à l’actuel régime de retracer des manifestants ou des militants.

 

Shahbaz, Adrian (2018), « Report 2018 on Freedom of the Net Globally, The rise of digital authoritarianism », Freedom house, October 2018  https://freedomhouse.org/report/freedom-net/freedom-net-2018/rise-digital-authoritarianism

Comme l’explique la journaliste Tiffany Lue « Its rapidly advancing technology industries and massive consumer market are already influencing norms around the world. China will likely impact the way privacy is understood and protected. » [9]. Ainsi, l’influence de compagnie tel que Huawei en Ouganda pourrait ainsi mener à l’adoption du model de « Totalitarisme Digital » chinois sur le continent africain, pour reprendre les termes de Xiao Qiang (Voir Annexe 1).

LE CAS DE L’OUGANDA : L’AVENIR DES DROITS NUMÉRIQUE

En 2018, un rapport publié par Freedom of the net avertissait déjà du risque de l’influence des compagnies chinoise sur les violations des droits numériques [7] (Voir Annexe 2 pour le modèle chinois de contrôle d’internet). Le rapport met en évidence que l’Ouganda, qui a un internet partiellement libre, risque de reproduire certaine pratique de surveillance, comme on peut l’observer avec l’introduction des CCTV [7]. D’autres organisations comme Unwanted Witness font écho à ces prédictions dans un rapport publié en 2018 et souligne d’autres potentiels dangers pour la protection des droits numériques : l’adoption de lois rétrogrades, la fuite de données personnelles et des modérateurs de contenus sur le net [3].

Pour l’instant, la plupart des violations de droits numériques affectent les journalistes, les militants ainsi que les opposants au statu quo. Mais, les nouveaux outils de surveillances ainsi que l’influence chinoise sur le régime actuel pourraient élargir ces violations à l’ensemble de la population. Il est nécessaire que les organisations de la société civile et les gouvernements au niveau international soutiennent les initiatives voulant protéger les droits numériques et dénoncent les violations de ces mêmes droits.

 

SOURCES

1- David E. Sanger, Julian E. Barnes, Raymond Zhong & Marc Santora, « In 5G Race with China, U.S pushes Allies to Fight Huawei», The New York Times, published the 26th January 2019, https://www.nytimes.com/2019/01/26/us/politics/huawei-china-us-5g-technology.html

2 – Joe Parkinson, Nicholas Bariyo and Josh Chin, « Huawei Technicians helped African government spy on political opponent» The Wall street Journal, Updated August 15, 3:21 am ET, https://www.wsj.com/articles/huawei-technicians-helped-african-governments-spy-on-political-opponents-11565793017

3- Unwanted Witness (2018), « The state of Digital Rights in Uganda; Repression on the Internet Sprouted in 2018. », Unwanted Witness, pp: 22 https://www.unwantedwitness.org/download/uploads/THE-STATE-OF-DIGITAL-RIGHTS-IN-UGANDA_-REPRESSION-ON-THE-INTERNET-SPROUTED-IN-2018-FINAL.pdf

4- Klein, Jodi Xu, « Huawei Denies helping governments of Uganda and Zambia spy on political opponents», Techni Asia, Published the 19th of August 2019, https://techinasia.com/huawei-denies-helping-governments-uganda-zambia-spy-political-opponents]

5- Bürge, Clément, « WSJ Investigation : Huawei Staff help Governments to Spy on People », The Wall Street Journal, Published the 14th of August 2019 at 10:18AM ,  https://www.wsj.com/video/wsj-investigation-huawei-staff-help-governments-to-spy-on-people/0CE986A8-9975-4CB6-BB9C-031A24540E93.html

6- Reuters, « Uganda spends US$126 millions on surveillance system with facial recognition from Huawei», South China Morning Post, Published at 4:54pm on the 16th of August 2019,  https://www.scmp.com/news/china/diplomacy/article/3023121/uganda-spends-us126-million-cctv-system-facial-recognition

7- Shahbaz, Adrian (2018), « Report 2018 on Freedom of the Net Globally, The rise of digital authoritarianism », Freedom house, October 2018, pp : 29  https://freedomhouse.org/report/freedom-net/freedom-net-2018/rise-digital-authoritarianism].

8- Qiang, Xiao,( 2019) « The road to digital Unfreedom : President Xi’s Surveillance State», Journal of Democracy, Vol.30, Pp.53-67

9- Li, Tiffany, « China’s influence on digital privacy could be global», Washington Post,  Published the 7 of August 2018, https://www.washingtonpost.com/news/theworldpost/wp/2018/08/07/china-privacy/

10- Jeune Afrique, AFP, « Ouganda : Bobi Wine se déclare candidat à l’élection présidentielle de 2021, Publié le 24 juillet 2019 à 18h05, https://www.jeuneafrique.com/808217/politique/ouganda-bobi-wine-se-declare-candidat-a-lelection-presidentielle-de-2021/