Dans cette première partie, nous verrons comment les mets aujourd’hui considérés comme « traditionnels » en Malaisie — du white coffee au kaya toast — s’inscrivent dans des systèmes de production et des régimes de travail hérités des grandes plantations mises en place sous la colonisation britannique. En retraçant la transformation de l’agriculture malaisienne et l’émergence d’un modèle plantationnaire orienté vers l’exportation, cette section mettra en lumière les continuités historiques qui relient le patrimoine culinaire contemporain à un héritage colonial toujours structurant.
La lumière du matin filtre à travers les fenêtres des kopitiams de Kuala Lumpur, éclairant des fresques murales évoquant une « vieille Malaisie ». L’air est imprégné d’arômes de kaya toast, kopi ou teh tarik, de soft-boiled eggs — mets qui témoignent du métissage des influences malaises, chinoises, indiennes et coloniales. Ces cafés-shops, héritiers des premiers kopitiams, incarnent pour beaucoup une nostalgie de l’époque coloniale, réinventée comme décor vintage, mais servent aussi des repas dont les ingrédients — sucre raffiné, thé de plantation, huile palme, matières premières transformées — trouvent leurs racines dans un modèle agro-industriel mis en place sous le colonialisme.
Section 1 – Héritage colonial et transformation agricole Plantation & « cash crops » sous la colonisation
L’histoire économique de la péninsule malaise moderne est profondément marquée par l’introduction, sous la colonisation britannique, de plantations à grande échelle destinées à l’export — une rupture par rapport à l’agriculture de subsistance et aux cultures vivrières locales. Selon l’auteur Amarjit Kaur, dans l’article « Plantation Systems, Labour Regimes and the State in Malaysia, 1900‑2012 », ce modèle reposait sur l’exploitation de terres, l’organisation industrielle de la production, et le recrutement de main-d’œuvre importée — un schéma qui dominait la Malaisie coloniale et qui continue, selon l’auteur, d’influencer l’agriculture commerciale malaisienne contemporaine.
L’étude historique Indian Indentured Labour in Malaya montre qu’avant que la culture du caoutchouc ne devienne dominatrice, des cultures comme le café, le gambier, la noix de coco, le sucre ou le thé faisaient déjà partie des exportations coloniales — et mobilisent des immigrants, notamment venus d’Inde, pour assurer une main‑d’œuvre bon marché et docile. Ainsi la structure socio-économique mise en place dès la colonisation — terres concédées, production orientée vers l’export, main-d’œuvre importée — a profondément redéfini la relation entre agriculture, marché, et travail, créant ce qu’on pourrait appeler un « modèle plantationnaire » qui a survécu, sous diverses formes, jusqu’à nos jours.
Transition et continuité post-coloniale
Après l’indépendance, la structure des plantations n’a pas totalement disparu. Dans l’article historique-économique The Plantation in Malaysian Economic Development, il est noté que les plantations, nées sous le colonialisme, ont continué à occuper une place centrale dans le développement économique de la Malaisie post-coloniale — même quand les types de cultures ont changé, que certaines parcelles ont été subdivisées, ou que l’État et des entreprises nationales ont pris le relais. À l’ère contemporaine, la transition vers la culture de l’huile de palme — au détriment du caoutchouc — illustre cette continuité du modèle plantationnaire : monoculture, grande échelle, exportation, et dépendance à une main-d’œuvre flexible et souvent migrante.
Ce que cela signifie pour notre table et nos tasses de kopi
Quand un client s’assied dans un kopitiam pour un kaya toast, un teh tarik ou un white coffee, il savoure — souvent sans le savoir — les fruits d’un long héritage colonial et industriel. Le sucre raffiné, le thé de BOH, l’huile de palme ou d’autres matières premières — tout cela provient d’un système de production organisé autour des plantations, de l’exportation, du profit, et de chaînes de travail fortement hiérarchisées. Ce mélange complexe — nostalgie visuelle, mémoire culturelle, goût traditionnel — masque néanmoins une histoire faite de déséquilibres sociaux, d’exploitation du travail, et d’une longue trajectoire entre terres coloniales et assiettes urbaines.
Pourquoi il importe de le dire
Parce que célébrer le kaya toast comme « patrimoine malaisien » sans rappeler ses origines — économiques, agricoles, sociales —, c’est accepter l’évidence que le passé colonial reste structurant. Et c’est aussi manquer l’occasion d’interroger les inégalités persistantes : qui récolte les feuilles de thé, cueille les fruits de l’huile de palme, trie les noix de coco, travaille pour quelques ringgit — pendant que le consommateur urbain savoure sans regarder en arrière.
Section 2 — Travail migrant, plantations modernes et continuités
La main-d’œuvre migrante : aujourd’hui encore, le pilier des plantations
Alors que les grandes plantations ont évolué — passage des cultures traditionnelles aux monocultures d’export, diversification vers l’huile de palme, etc. — ce qui n’a pas vraiment changé, c’est la dépendance vis-à-vis d’une main-d’œuvre bon marché, souvent migrante.
- Dans le secteur de l’huile de palme, c’est un fait bien documenté : une large majorité des ouvriers des plantations en Malaisie sont des travailleurs étrangers, venus d’Indonésie, du Bangladesh, du Népal, parfois du Myanmar ou d’autres pays de la région.
- En dépit des promesses de réforme et des labels « durables », des rapports récents dénoncent des « pratiques proches du travail forcé » dans certaines plantations : contrats via des tiers, payes souvent inférieures au salaire minimum, frais de recrutement exorbitants, logement lié à l’emploi, et des restrictions sur la mobilité des travailleurs et travailleuses.
- Même des organisations internationales et locales alertent : selon un rapport d’une ONG, de nombreux travailleurs migrants dans les plantations — y compris des femmes — subissent des conditions qui peuvent mener à des troubles de santé, des dettes générées par des frais d’agence, et un isolement social.
Ainsi, on peut dire que le système de travail — fondé sur une main‑d’œuvre importée, vulnérable, peu protégée — reste central à l’agriculture de rente en Malaisie. Cette réalité contemporaine présente des similarités (structurelles, pragmatiques) fortes avec les dynamiques observées sous le régime colonial, même si le contexte historique a changé.
Le cas de l’huile de palme : monoculture, pression sur la main-d’œuvre, et crises de recrutement
Depuis les décennies post-coloniales, l’huile de palme est devenue l’une des cultures les plus importantes de Malaisie, pour l’exportation, l’industrie agroalimentaire et les marchés mondiaux. Mais cette réussite industrielle repose largement sur un travail intensif, migrant, et souvent précaire.
- De nombreuses plantations font face à une grave pénurie de main-d’œuvre — un phénomène accentué par les restrictions de circulation durant la pandémie — ce qui met en lumière la dépendance structurelle à des travailleurs migrants.
- L’industrie est régulièrement pointée du doigt pour ses abus : salaire bas, conditions de logement mauvaises, recours à des « contracteurs intermédiaires » — des intermédiaires qui recrutent, gèrent et exploitent la main‑d’œuvre, parfois au mépris des droits fondamentaux.
- Même des entités officiellement « certifiées » ou « branchées » sur des labels internationaux déclarent ne pas parvenir à éliminer complètement les pratiques d’exploitation, ce qui soulève la question de la durabilité réelle de ces systèmes.
Ces réalités contemporaines montrent que le système patron-plantation — dépendant de travailleurs vulnérables, souvent migrants — n’a pas disparu, il s’est transformé, déplacé, mais reste central dans le fonctionnement de l’agrobusiness malaisien.
Invisibilité structurelle : le travail est essentiel, mais rarement visible
Ce qui est frappant, c’est le contraste entre l’importance de ces travailleurs pour assurer la production — huile, sucre, thé, matières premières agricoles — et leur invisibilité dans les discours médiatiques ou culturels sur la « tradition culinaire malaisienne ».
- Beaucoup de travailleurs dans les plantations malaisiennes sont des migrants — souvent originaires d’Indonésie, du Bangladesh, du Népal ou d’Inde — car les employeurs recourent massivement à la main-d’œuvre étrangère, en particulier pour les tâches « dures, pénibles ou peu attractives ». Cette dépendance structurelle, combinée à des conditions de travail précaires, reflète la position sociale et économique vulnérable de ces travailleurs dans le secteur agricole.
- Plusieurs enquêtes récentes montrent que de nombreux travailleurs migrants dans les plantations — notamment dans le secteur de l’huile de palme — vivent dans des logements collectifs fournis par l’employeur, parfois insalubres, que le manque de contrat stable, les salaires au rendement (piece-rate) et l’absence de protection sociale les exposent à des risques d’exploitation. Ces conditions, bien qu’étant documentées par des ONG et des études indépendantes, restent presque invisibles dans les récits culinaires ou nostalgiques valorisant les traditions authentiques de la Malaisie urbaine.
- Par ailleurs, les syndicats historiques des travailleurs des plantations — comme le National Union of Plantation Workers (NUPW) — montrent que, même après l’indépendance, ces secteurs ont été marqués par une main‑d’œuvre majoritairement d’origine indienne/migrante, ce qui indique une continuité ethno-sociale du salariat agricole.
Section 3 — Chaînes d’approvisionnement invisibles, traditions culinaires visibles du champ à la tasse ; chaînes agricoles peu visibles
Quand un client commande un teh tarik ou un kaya toast aujourd’hui, il y a de fortes chances que certains ingrédients — huile de palme, sucre raffiné, thé, lait concentré — proviennent de chaînes de production qui reposent sur ce travail migrant et ces grandes plantations. Même s’il n’existe pas (ou peu) de source publique traçant toutes les chaînes « plantation → traitement → distribution → kopitiam », les dynamiques économiques et structurelles en place suggèrent que ce lien est plausible voire probable.
Un rapport récent intitulé The Cost of Hope: Stories of Migrant Workers in Palm Oil Plantations in Malaysia (IOM/ONG) décrit les conditions des travailleurs, les cycles de production, les contraintes liées à la main d’œuvre — tout cela dans un contexte où l’huile de palme reste un des principaux produits agricoles du pays. Les témoignages de travailleurs migrants, combinés aux enquêtes sur les pénuries de main‑d’œuvre dans le secteur, et aux chiffres de recrutement massif (notamment en provenance d’Indonésie) montrent qu’il existe aujourd’hui un écosystème agricole et industriel — plantations, usines, exportateurs, distributeurs — qui rendent possible un approvisionnement régulier des marchés locaux et urbains.
Ainsi, le décor nostalgique des kopitiams est loin d’être neutre : il repose sur des chaînes globalisées, des dynamiques de production industrielle, et des rapports de travail souvent invisibles.
Le paradoxe de la tradition “populaire”
La tradition du petit déjeuner au kopitiam — kaya toast, kopi, teh tarik — est souvent célébrée comme un héritage culturel, un « goût malaisien intemporel ». Mais ce récit occulte plusieurs réalités :
- La transformation des modes de production : ce qui était peut-être autrefois une économie de subsistance ou de petite agriculture locale est devenu un système agro‑industriel orienté vers l’export ou la production de masse.
- La dépendance à un salariat migrant précarisé : sans ces travailleurs, la production de masse nécessaire à fournir thé, huile, sucre, etc., ne serait probablement pas possible.
- L’aliénation entre consommation et provenance : le consommateur urbain déguste un héritage culinaire pensant célébrer une tradition, mais il consomme en réalité le produit d’un système global, souvent injuste, rarement transparent.
Ce paradoxe — entre saveur « authentique » et contexte d’exploitation — interroge la notion même de patrimoine : est-ce un héritage culturel à préserver, ou un système hérité d’un passé colonial problématique, qu’il faudrait repenser, rendre visible, et critiquer?
Pourquoi cette histoire mérite d’être racontée
Pour rendre visible l’invisible. Les travailleurs et travailleuses migrant·es et les ouvrier·ères des plantations sont rarement mentionné·es dans les récits de la cuisine malaisienne. Donner leur place, c’est rendre justice à ceux grâce à qui les aliments circulent.
Pour questionner la nostalgie. L’esthétique coloniale, nostalgique des kopitiams — fresques, vieille vaisselle, vintage feel — peut masquer un héritage d’exploitation. En exposant le contexte, on offre une lecture plus honnête.
Pour inviter à la réflexion sur l’avenir. Si les traditions culinaires reposent sur un système problématique, peut-on imaginer des alternatives : production locale durable, commerce équitable, transparence dans les chaînes d’approvisionnement, respect des droits des travailleurs et des travailleuses?
