Derrière chaque vêtement se cache une histoire de travail invisible. Les réformes économiques ont peut-être ouvert l’Inde aux marchés mondiaux et stimulé la croissance, mais elles n’ont pas effacé les inégalités profondément enracinées – particulièrement dans le secteur informel. Cet article explore l’industrie informelle de l’habillement : un vaste monde caché où des millions de personnes travaillent dans l’ombre. S’appuyant sur des témoignages de travailleuses, il met en lumière les réalités socio-économiques derrière les coutures : travail précaire, invisibilité juridique et défis constants auxquels ces femmes font face chaque jour.

Avec les réformes de libéralisation lancées en 1991, l’Inde s’est ouverte aux marchés internationaux et a accéléré son intégration dans la mondialisation. Cette transformation a entraîné une hausse du revenu par habitant et une réduction de la pauvreté absolue, mais les améliorations des conditions de vie sont restées modestes. Les politiques de l’emploi ont pris un tournant néolibéral, favorisant la flexibilité du marché du travail afin d’attirer les investissements étrangers et de répondre aux exigences d’un marché mondial de plus en plus compétitif1. Cependant, cette croissance macroéconomique ne s’est pas traduite par une redistribution équitable au niveau microéconomique : les inégalités se sont creusées et le marché du travail demeure fortement segmenté selon le genre, la caste et la région, illustrant le phénomène de « croissance sans égalité ».

L’économie informelle occupe une position dominante, particulièrement en Asie du Sud. Elle englobe plusieurs activités, telles que celles des vendeurs de rues, des travailleuses à domicile dans l’industrie de l’habillement, ou encore des ouvriers du bâtiments. Ces emplois se caractérisent par une forte instabilité et une insécurité constante : de nombreux travailleurs ignorent s’ils gagneront suffisamment pour subvenir à leurs besoins d’une semaine à l’autre. En Inde, ce secteur est profondément enraciné dans l’histoire socio-économique du pays et a longtemps constitué une solution partielle à la pauvreté en offrant des opportunités de revenus malgré des conditions précaires. Aujourd’hui, le secteur informel représente plus de 90 % de la main-d’œuvre indienne, y compris les travailleurs informels employés dans des unités formelles2. Le secteur de l’habillement est pour sa part, majoritairement informel : largement non réglementé, il se compose principalement de petites unités familiales employant moins de dix personnes3. Les emplois dans ce secteur se caractérisent par l’absence de contrats formels, de protection sociale et de droits fondamentaux, avec des salaires généralement inférieurs à ceux du secteur formel4.


Dans l’industrie informelle de l’habillement, les femmes sont omniprésentes, mais leur travail demeure largement invisible. L’industrie textile procure un revenu à plus de 27 millions de femmes en Inde, dont près de 50 % sont employées dans des secteurs non organisés tels que le tissage artisanal ou la sériciculture5. Elles travaillent souvent à domicile, sans contrat ni protection sociale, ce qui les expose à une insécurité extrême et à une absence totale de droits. « Les femmes, en général, sont désavantagées sur le marché du travail. Leur faible part dans l’emploi global, ainsi que leur forte proportion dans des emplois à faible productivité, à bas revenus et précaires – dans les secteurs non organisés et informels – les défavorisent par rapport aux hommes »6.
En résumé, la mondialisation n’a pas amélioré les droits ni les conditions de travail ; elle a plutôt accentué la fragilité du travail informel. Pour rester compétitives, les entreprises externalisent la production et recourent à des emplois temporaires ou rémunérés à la pièce, sans contrat ni protection sociale. Cette logique est renforcée par un État trop faible pour appliquer efficacement les lois du travail ou garantir l’accès à l’éducation et à la formation pour une plus grande partie de la population. Derrière la croissance et le succès industriel, l’Inde reste marquée par un paradoxe : une économie grandissante, mais une réalité faite d’insécurité, d’exclusion juridique et de travail invisible.
Lacunes juridiques et réalités brutales : le cas des femmes à Kardam Puri
« Même si nous sommes sur notre lit de mort, nous devons quand même travailler »
Cette phrase percutante résume la dure réalité des femmes que j’ai rencontrées dans le quartier de Kardam Puri, à Delhi, où des ateliers informels de confection coexistent avec d’autres activités. Ces femmes ont accueilli l’équipe de PAIGAM dans leur foyer – un espace qui sert à la fois de logement et de lieu de travail. Il s’agissait d’une seule pièce avec une cuisine et des matelas au sol, où elles coupent des tissus, fixent des étiquettes et emballent des répliques de jeans de marque. La plupart d’entre elles sont des migrantes originaires de l’Uttar Pradesh, jonglant entre des tâches épuisantes et les responsabilités domestiques, pour des salaires qui atteignent rarement le minimum légal.
En théorie, l’Inde dispose de plusieurs textes législatifs visant à réglementer le marché du travail et les conditions d’emploi. Cependant, la plupart de ces lois ne s’appliquent qu’au secteur formel. Certaines dispositions couvrent le travail informel – qui représente une part importante de l’économie indienne – mais leur application reste minimale. La loi sur la sécurité sociale des travailleurs non organisés de 20087, intégrée par la suite au Code de la sécurité sociale (2020)8, avait pour objectif d’étendre la protection aux travailleurs informels. Ce code a introduit l’enregistrement obligatoire dans une base de données nationale (le portail e-Shram), visant à fournir une assurance sociale, l’accès à l’aide publique et une reconnaissance officielle du statut professionnel9. Cette formalisation devait aussi permettre aux personnes œuvrant dans le secteur informel d’avoir accès à des prêts bancaires et de pouvoir inscrire leurs enfants à l’école.

Cependant, la réalité est toute autre. La mise en œuvre reste extrêmement limitée. La plupart des travailleurs informels – en particulier les femmes dans le secteur de l’habillement – continuent de travailler sans contrat ni protection juridique. Ainsi, lorsqu’elles perdent leur emploi, elles n’ont souvent aucune preuve d’embauche, ce qui les laisse sans traces ni sécurité.
D’un point de vue juridique, l’inclusion des travailleurs informels dans le Code de la sécurité sociale constitue une avancée positive. Pourtant, réglementer les secteurs formel et informel dans un même cadre est irréaliste : ils fonctionnent dans des conditions fondamentalement différentes et ne peuvent être régis de la même manière.
Après avoir présenté les bases socio‑économiques et juridiques du secteur, la seconde partie ce billet examinera plus en détail les conséquences sur la santé des travailleuses, l’absence de protection collective, les défis liés à la maternité et la garde des enfants, ainsi que la faible rémunération qui renforce leur précarité.
Références
1. Peer, R. (2018). “Growth without Equality: Informal Labour in India.” URDHVA MULA 11 (avril): 71–90. pp. 73 https://www.sophiacollegemumbai.com/img/4.%20URDHVA%20MULA%20Vol.%2011%20April%202018.pdf
2. International Labour Organization. (2024). India Employment Report 2024: Youth Employment, Education and Skills. Geneva: International Labour Office. https://www.ilo.org/sites/default/files/2024-08/India%20Employment%20-%20web_8%20April.pdf
3. Peer, R. (2018). “Growth without Equality: Informal Labour in India.” URDHVA MULA 11 (avril): 71–90. pp. 84. https://www.sophiacollegemumbai.com/img/4.%20URDHVA%20MULA%20Vol.%2011%20April%202018.pdf
4. Direction générale du Trésor. 2018. Trésor‑Éco n° 217 : Comment expliquer la persistance du secteur informel dans les économies d’Asie du Sud ? Paris : ministère de l’Économie et des Finances. https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/336c889f-ffff-4b3a-bb94-6bf10ced55c2/files/391896cb-e638-49df-8eaf-f074f767d3e8
5. Times of India. (2022). “Textile Industry Supporting Indian Employment.” Voices Blog. https://timesofindia.indiatimes.com/blogs/voices/textile-industry-supporting-indian-employment/
6. Banerjee, N., and B. De. (2018). “Women in Informal Sector: A Study of India.” IOSR Journal of Business and Management 20 (4): 12–20. https://www.iosrjournals.org/iosr-jbm/papers/Vol20-issue4/Version-3/C2004031220.pdf
7. Ministry of Labour & Employment. (2008). The Unorganised Workers’ Social Security Act, 2008. https://www.indiacode.nic.in/bitstream/123456789/15481/1/the_unorganised_workers_social_security_act%2C_2008.pdf
8. Ministry of Labour & Employment. (2020). Code on Social Security, 2020. https://labour.gov.in/sites/default/files/ss_code_gazette.pdf
9. Johari, A. (2019). “Can India’s Draft Labour Code Really Bring Social Security to Its Informal Workers?” Scroll.in, January 7, 2019. https://scroll.in/article/909579/can-indias-draft-labour-code-really-bring-social-security-to-its-informal-workers
