Aux Philippines, un simple ruban blanc est en train de devenir bien plus qu’un geste décoratif. Depuis les manifestations de septembre 2025 à Manille, ce symbole s’impose comme le reflet d’un désir collectif de transparence, de responsabilité et de changement.
Quand on parcourt pour la première fois les quartiers de la ville de Quezon, l’un des quartiers de la région métropolitaine de Manille1, on est frappé par la multitude de détails qui composent le paysage quotidien. Les passants, les immeubles, les différents modes de transport, les petites images religieuses aux murs des maisons, les affiches communautaires attirent le regard… mais ce sont surtout les nombreuses boucles blanches qui retiennent l’attention. On en voit partout : sur les voitures, les sacs des passants, aux grilles des maisons et même accrochées aux arbres. Comme les festivités de Noël commencent dès septembre aux Philippines, il est facile de penser qu’il s’agit simplement de décorations annonçant la saison. Pourtant, en se renseignant un peu plus, on découvre qu’il s’agit d’un symbole porteur de sens bien plus profond, n’ayant aucun lien avec les fêtes.
Premières observations : quand le blanc attire l’attention
Dans un contexte où les inégalités se creusent et où la confiance envers les institutions s’effrite, les mobilisations citoyennes prennent un écho particulier. À Manille, les rubans blancs ont émergé comme un signe visible d’un réveil social, une réponse pacifique mais déterminée à un système politique perçu comme corrompu, déconnecté et injuste2. Le mouvement a véritablement pris de l’ampleur à la suite d’une série de scandales qui ont profondément ébranlé la confiance du public. Plusieurs hauts fonctionnaires ont été mis en cause pour une mauvaise gestion de fonds publics destinés à des projets d’infrastructure et à des programmes sociaux essentiels. Des accusations d’enrichissement illicite ont également visé certains élus, accentuant la colère populaire. Au cours de l’été 2025, de nouvelles révélations ont particulièrement choqué l’opinion : des milliards de pesos avaient été alloués à des projets phares de contrôle des inondations dans la région métropolitaine de Manille, mais une grande partie des travaux n’avait jamais été achevée, voire même commencée. Ces révélations, largement relayées par les médias nationaux3 4, ont été perçues comme le symbole d’un système où la corruption et la négligence prennent le pas sur les besoins réels des citoyens. C’est dans ce contexte qu’a eu lieu la grande manifestation du 21 septembre 2025, une date hautement symbolique aux Philippines puisqu’elle marque l’anniversaire de la déclaration de la loi martiale sous Ferdinand Marcos en 1972. Ce rassemblement, qui a réuni des dizaines de milliers de personnes dans les rues de Manille, a transformé l’indignation en mouvement collectif. Les rubans blancs y ont pris toute leur force, celle d’un signe de paix devenu cri de résistance.
Solidarité et action citoyenne
Traditionnellement associé à la lutte contre la violence faite aux femmes, le ruban blanc a été réapproprié dans le contexte philippin. Il est devenu le symbole d’une résistance citoyenne contre la corruption, ce mal profondément enraciné dans certaines institutions, frein au développement national et source d’injustice. Peu à peu, les rues de Manille, mais aussi celles de Cebu, se sont parées de blanc. Le 21 septembre 2025, lors des grandes manifestations, on a pu voir des rubans, des tee-shirts blancs, et des affiches accrochées à des grilles5. Ceux qui ne pouvaient se joindre aux rassemblements affichaient les rubans à leurs maisons, commerces ou véhicules, comme signe d’unité silencieuse. Dans certains quartiers, on voyait ces marques sur les façades d’écoles, de bureaux d’ONG, parfois même de bâtiments politiques : petites pour un visiteur, mais révélatrices pour les habitants. Derrière chaque ruban se cache une colère mesurée mais ferme. Dans un pays marqué par des scandales de détournement de fonds publics et d’abus d’influence, ce geste paraît simple, mais c’est un cri contre l’impunité. Il rappelle que la justice ne peut exister sans transparence, que la confiance envers les institutions doit être méritée. Pour celles et ceux qui s’y associent, le message va au-delà de la dénonciation, il appelle à refonder le contrat social sur la dignité, l’éthique et l’intérêt commun.
Cette dynamique ne se limite pas aux Philippines. En Asie, un mouvement similaire s’est déployé au Népal en septembre 2025 où des manifestations menées en grande partie par la génération Z ont éclaté après une coupure d’accès aux réseaux sociaux, combinée à des accusations de corruption parmi les élites et à un sentiment d’injustice chez les jeunes. Un autre exemple marquant est celui de la Mongolie, où des jeunes ont participé à des rassemblements dans la capitale Oulan-Bator. Ces protestations ont réuni des centaines de citoyens dénonçant les liens entre le gouvernement et certaines entreprises minières, menant à des condamnations publiques et à la démission du Premier ministre. Ces mobilisations régionales rappellent qu’un symbole ou des actions, qu’il s’agisse d’un ruban blanc, d’un hashtag ou d’une marche peuvent incarner des aspirations plus profondes comme celles de la responsabilité, de la transparence et d’une gouvernance partagée. Ce vent de contestations citoyennes dépasse aujourd’hui les frontières asiatiques. De l’Amérique latine à l’Europe, des mouvements semblables émergent, portés par une même volonté de justice et d’intégrité. Le phénomène est désormais mondial, témoin d’un besoin collectif de repenser les rapports entre citoyens et pouvoir. Aux Philippines comme ailleurs, ces gestes, une marche, un message en ligne, ou un ruban accroché à une grille traduisent un désir fondamental soit celui de se réapproprier la voix citoyenne et de redéfinir les règles du vivre-ensemble. Quand les rubans blancs se multiplient, ce n’est pas seulement un message contre la corruption,c’est un appel à espérer encore, à croire en la puissance d’un peuple uni et en la possibilité d’un avenir plus juste et sûr.
Plutôt que de se concentrer sur le simple geste de voir un ruban blanc, il est utile de réfléchir à ce qu’il représente : tout le poids d’un espoir collectif, d’un peuple qui refuse d’abandonner, face aux catastrophes naturelles comme à une gestion injuste des ressources publiques. De mon côté, pouvoir les voir chaque jour m’a rempli d’admiration pour le peuple philippin. Ces femmes et hommes, souvent jeunes, qui travaillent et étudient, rêvent d’un monde sans abus systémique. Ces rubans, discrets mais éloquents, me rappellent que la résistance peut être sereine, et que même le plus petit geste peut porter la promesse d’un changement durable.
Dates et événements clés : la montée du mouvement des rubans blancs
Août 2024 – Philippines
Premières dénonciations publiques concernant des détournements de fonds liés à des projets d’infrastructures locales. Des journalistes et enseignants appellent à plus de transparence dans la gestion publique.
21 septembre 2025 – Manille
Des milliers de manifestants se rassemblent à Luneta Park à l’occasion de l’anniversaire de la loi martiale pour dénoncer la corruption et l’impunité. Le ruban blanc devient officiellement symbole de résistance pacifique.
Octobre 2025 – Cebu et Davao
Le mouvement s’étend aux grandes villes du pays. Des rubans blancs sont accrochés aux grilles des écoles, des églises et des bâtiments publics en signe d’unité citoyenne.
Notes
1. TV5 News. (20 septembre 2025). « Teachers’ group ties white ribbons in Luneta ahead of Sept-21 rally ». Récupéré de: https://news.tv5.com.ph/breaking/read/teachers-group-ties-white-ribbons-in-luneta-ahead-of-sept-21-rally
2. GMA Network. (avril 2025). « Bayan Muna launches white ribbon campaign for EJK victims ». Récupéré de: https://www.gmanetwork.com/news/topstories/nation/941825/bayan-muna-launches-white-ribbon-campaign-for-ejk-victims/story/
3. Inquirer. net. (21 septembre 2025). « Anti-corruption protests across Philippines ». Récupéré de: https://newsinfo.inquirer.net/2112485/look-anti-corruption-protests-across-ph
4. Manila Bulletin. (20 septembre 2025). « Symbol of resistance : White ribbons tied around Luneta ». Récupéré de: https://mb.com.ph/2025/09/20/symbol-of-resistance-white-ribbons-tied-around-luneta-ahead-of-anti-corruption-rally
5. Philstar.com. (21 septembre 2025). « Prayers and protest: Massive “Trillion Peso March” crowd turns up in white on EDSA ». Récupéré de: https://www.philstar.com/headlines/2025/09/21/2474434/prayers-and-protest-massive-trillion-peso-march-crowd-turns-white-edsa#google_vignette
