À travers le récit de mon immersion au Sénégal, j’interroge le modèle patriarcal global, qu’il soit du Nord ou du Sud. Cet article est une réflexion nuancée sur la nécessité de redéfinir nos structures sociales pour bâtir une égalité concrète, ancrée dans l’histoire et tournée vers l’avenir.
“Il n’y a pas de véritable révolution sociale sans la libération de la femme.” – Thomas Sankara, ancien président du Burkina Faso.
Dès mon arrivée au Sénégal, une pensée m’habitait constamment : je suis une femme.
Pourtant, d’ordinaire, mon genre n’occupe pas mes pensées. Cependant, quelque chose a changé dès que j’ai atterri à Dakar. Le Sénégal est un pays patriarcal, à l’instar de la majorité des nations d’Occident, du Moyen-Orient, d’Asie et du reste de l’Afrique. Le patriarcat est une idéologie dominante dans le monde depuis les premières civilisations. Mon expérience en tant que femme immigrée au Sénégal m’a fait réaliser que l’égalité des genres ne peut être atteinte sans une remise en question profonde des structures du modèle patriarcal. C’est pourtant vers un modèle véritablement égalitaire que nous devrions nous diriger si nous souhaitons construire une société juste.
Féminisme : Nord vs Sud
Selon le dictionnaire Larousse, le féminisme est un « courant de pensée et mouvement politique, social et culturel en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes ». Malgré la simplicité de cette définition, elle se doit d’être nuancée si on veut l’appliquer à l’échelle globale. Ayant grandi en Afrique et en Amérique, j’ai constaté que le féminisme est compris et appliqué différemment en fonction du lieu.
Féminisme du Nord
En Occident, la perception du féminisme a évolué : de nombreux hommes partent du principe que les femmes n’ont plus de raisons de lutter dès lors qu’elles ont acquis le droit de vote, la liberté de travailler et l’accès à l’éducation. Certains sont même convaincus qu’il existe une crise de la masculinité causée par le féminisme. Ils soutiennent que les difficultés propres aux hommes ne sont pas prises en considération, ce qui provoquerait, selon eux, une perte de la masculinité.
Parallèlement, le féminisme a parfois engendré des divisions internes entre femmes. Certaines féministes partagent l’idée que le mouvement a pu contribuer à cette crise de la masculinité et à la déstabilisation du rôle traditionnel de l’homme dans notre société.
Face à la montée des idées conservatrices, plusieurs communautés de la manosphère ont vu le jour, dont celle des « Incels ». Ce terme, qui est la contraction de l’anglais involuntary celibate, se traduit en français par « célibataires involontaires ». Ce mouvement regroupe des hommes qui attribuent leur célibat à un déterminisme génétique et physique qui les désavantagent auprès des femmes. L’idéologie de ce groupe est aujourd’hui largement documentée pour ses dérives misogynes, certains de ses membres allant jusqu’à légitimer la violence sexiste.
Une autre idéologie à laquelle les incels adhèrent est la Black Pill, traduisible en français par « pilule noire ». Ce terme est inspiré du film The Matrix, dans lequel le protagoniste doit choisir entre deux pilules : la rouge et la bleue.
Dans l’univers de la manosphère, la pilule bleue représente la croyance en des relations amoureuses typiques et égalitaires. À l’inverse, la pilule rouge — ou Red Pill — rassemble les courants anti-féministes qui défendent un retour aux relations traditionnelles. La pilule noire en est la version extrême, adoptée par les incels. Selon la doctrine de la Black Pill, l’attraction physique et la génétique sont les uniques facteurs régissant les relations sexuelles et amoureuses entre hommes et femmes.
L’émergence de tels mouvements s’explique principalement par la persistance du modèle patriarcal. Lorsque le gouvernement étatsunien a entrepris de révoquer le droit à l’avortement, j’ai compris que l’égalité des genres était un leurre. Le rôle du patriarcat dans cet enjeu est flagrant : la majorité des juges tranchant cette question étaient des hommes.
Le plus choquant reste de constater que des femmes rejoignent ce mouvement. C’est le cas de Hannah Pearl Davis, podcasteuse américaine ouvertement antiféministe, qui va jusqu’à affirmer que les femmes sont responsables de l’infidélité de leurs partenaires.
Qu’il s’agisse des pays du Nord ou du Sud, l’égalité réelle reste impossible tant que le patriarcat domine.
Féminisme du Sud.
Quand je vivais au Congo-Kinshasa, on me vendait l’idée que tout était meilleur en Occident. De ce fait, mon jugement sur la condition des femmes en Afrique et en Amérique du Nord était initialement biaisé. Or, cette façon de penser empêche de trouver de réelles solutions aux problèmes. En effet, bien que le niveau de liberté des femmes au Canada soit différent de celui du Sénégal, leurs réalités se rejoignent pourtant sur de nombreux points.
De ma perspective, la religion, les traditions et les mentalités constituent les principales divergences entre les mouvements féministes du Nord et du Sud. Au Sénégal, comme dans d’autres pays d’Afrique, la religion pèse encore lourdement sur les décisions constitutionnelles. J’ai été frappée d’apprendre que le Sénégal est constitutionnellement un pays laïque, alors que la présence de l’islam y est forte et structurante. À titre d’exemple, les lois criminalisant l’homosexualité s’y appuient directement sur des fondements religieux.
La première fois que j’ai exploré mon quartier au Sénégal, un homme a approché mon binôme — qui est un homme — pour lui demander de me dire de me couvrir. On m’a expliqué que c’était « normal » en cette période de Ramadan et que les choses changeraient après. Ce ne fut pourtant pas la dernière fois que j’ai reçu ce genre de remarques.
La mentalité de la population est un autre facteur déterminant. J’ai assisté à un débat sur l’importance de l’égalité de genre au sein d’une entreprise et j’ai été choquée par plusieurs constats : la présentation était animée par une femme, mais 90 % de l’auditoire était masculin. Pour justifier la prédominance des hommes dans l’auditoire, l’animatrice expliquait que pour défendre la cause des femmes au Sénégal, il était indispensable de les impliquer. Pourtant, durant cette même présentation, ces derniers la corrigeaient sans cesse sans sources fiables et s’opposaient fermement à l’idée d’une inclusion équilibrée.
Les femmes sont au cœur de l’histoire de l’Afrique et du Sénégal. Les Sérères, par exemple, groupe ethnique établi dans des régions du Sénégal et de la Gambie, formaient une société à la fois patriarcale et matriarcale. Il existait des dynasties paternelles et des dynasties maternelles, ce qui signifie que la succession pouvait s’opérer par la lignée de la mère. Ils font d’ailleurs partie de ces groupes ethniques qui ont résisté à l’islamisation au Sénégal entre le IXe et le XIIe siècle, préservant ainsi leurs structures sociales originelles.
Ceci prouve qu’à l’origine, le Sénégal n’était pas entièrement patriarcal, puisqu’il fonctionnait selon un système mixte. Aujourd’hui, c’est cette mentalité d’emprunt qui domine en Afrique ; pourtant, elle n’est pas la nôtre.
Mariama Bâ, auteure sénégalaise et féministe, a dénoncé avec force le système patriarcal et les inégalités entre hommes et femmes au Sénégal entre les années 1960 et 1970. Son engagement ne se limitait pas à l’écriture : elle a présidé le Cercle Fémina, une organisation dédiée à la cause des femmes, et a activement participé à la Fédération des associations féminines du Sénégal (FAFS)
À travers son livre, Une si longue lettre, Mariama Bâ critique les inégalités de genre au Sénégal et le traitement injuste réservé aux femmes. Elle soutenait avec conviction que l’éducation des femmes était tout aussi importante que celle des hommes.
Après plusieurs conversations avec des locaux, j’ai réalisé que certains hommes estiment que la femme est désormais libre et que l’on ne prête pas assez d’attention aux problèmes masculins.
Malheureusement, l’expérience concrète que j’ai vécue au Sénégal me prouve le contraire. Ce constat était d’autant plus frappant que mon binôme de travail était un homme. Je voyais avec quelle facilité il gagnait la confiance et le respect des personnes que nous fréquentions, et avec quelle aisance il interagissait avec les locaux.
La femme de la renaissance
J’observais le Monument de la Renaissance africaine pour la première fois depuis le parking du supermarché Auchan. Le monument est une statue représentant une famille : le père est au milieu, l’enfant sur son épaule et la femme à sa droite. J’ai d’abord remarqué que la femme pourrait facilement être coupée du portrait car elle n’est pas centrée. De plus, on ne peut pas voir son visage à moins de faire la visite guidée.
À ce moment précis, un sentiment de faiblesse m’a envahie. J’ai eu l’impression que la femme a certes une place dans notre société, mais que tant que les hommes occupent le premier rang, nous restons au second. Cependant, durant la visite, le guide nous a expliqué que le monument représente le futur de la jeunesse africaine. L’enfant pointe vers le haut, symbolisant la liberté et le progrès. Mais sa mère, la femme de la Renaissance, pointe vers le bas : elle signifie par ce geste que l’enfant — et donc la jeunesse africaine — ne doit pas oublier d’où il vient, ni les sacrifices qui ont été faits pour lui offrir ce futur.
Par la suite, j’ai été ravie d’apprendre que mes préjugés étaient infondés. La femme joue un rôle crucial dans ce monument, et c’est un rôle qui me semble parfait. Si je reconnais les sacrifices que les hommes ont fait pour la libération des peuples africains, les femmes africaines ont, elles aussi, énormément sacrifié, et cette représentation est nécessaire.
Le système égalitaire : le futur
In fine, le patriarcat n’est pas forcément un « mauvais » système en soi, mais il n’a plus sa place dans une société égalitaire. Il agit comme une arme silencieuse au sein de nos structures. En Occident, il est instrumentalisé au profit d’idéologies politiques conservatrices et qui divisent. Dans le Sud, il devient une stratégie de contrôle et un attachement à des traditions qui ne sont pas d’origines africaines. Je propose plutôt un système égalitaire où l’homme et la femme coexistent de façon équitable.
Pour finir, je suis une femme. Certes, je ne peux peut-être pas porter un poids de 40 kilos. Je lutte parfois pour ouvrir le couvercle d’un bocal de sauce. Mais il existe une femme capable de réparer ma voiture ou de construire ma maison. Il existe une femme qui peut porter des charges lourdes, et une femme qui peut travailler et élever ses enfants seule.
Il y a celle qui peut diriger un pays, commander une armée ou faire une découverte scientifique révolutionnaire. Tant que ces femmes existent, je suis libre, et vous l’êtes aussi.
