Blogue des stagiaires

Le secteur informel et ses défis : l’exemple du secteur de l’habillement – Partie 2

Crédit photo : CSIRO, CC BY 3.0 , via Wikimedia Commons
Cet article explore l’industrie informelle de l’habillement : un vaste monde caché où des millions de personnes travaillent dans l’ombre. S’appuyant sur des témoignages de travailleuses, il met en lumière les réalités socio-économiques derrière les coutures : travail précaire, invisibilité juridique et défis constants auxquels ces femmes font face chaque jour.

 

Vous pouvez lire ou relire la première partie de ce billet de blogue ici

Les conséquences sur la santé et la sécurité

Les conditions de travail dans de nombreux petits ateliers et unités à domicile du secteur informel de l’habillement en Inde sont particulièrement difficiles. Les travailleurs et travailleuses sont exposé·es à des températures extrêmes, à une mauvaise ventilation et souvent à des environnements insalubres. Cette situation a de graves conséquences sur leur santé. L’exposition constante à la chaleur, à la poussière textile, aux fibres et aux substances chimiques entraîne des risques importants : des coups de chaleur, de la fatigue chronique et des maladies respiratoires telles que la tuberculose et l’asthme. À cela s’ajoutent des douleurs au dos et aux épaules causées par des postures inconfortables maintenues pendant de longues périodes1.

Le rythme de travail est également extrêmement exigeant. Elles ont rarement le temps de se reposer correctement, de faire des pauses ou de dormir une nuit complète. Dans certains cas, elles n’ont même pas le temps de manger. D’après certains témoignages des femmes que nous avons rencontrées, celles-ci commencent généralement à 9 h et travaillent toute la journée, parfois même toute la nuit, pour atteindre les objectifs de production. Plus elles atteignent rapidement leurs objectifs, plus elles sont rémunérées tôt, ce qui les incite à prolonger leurs horaires. Bien qu’elles puissent théoriquement faire des pauses quand elles veulent et prendre le temps de manger, la pression des délais les empêche souvent de cuisiner ou de se reposer. Certaines expliquent qu’elles continuent à travailler même lorsqu’elles sont malades ou enceintes, car elles doivent atteindre leurs objectifs pour subvenir aux besoins de leur famille. Comme mentionné précédemment, l’une d’elles a déclaré : « même si nous sommes sur notre lit de mort, nous devons quand même travailler », une phrase qui illustre la dure réalité de leur quotidien.

Le manque de protection collective

Il existe très peu de sécurité de l’emploi dans l’industrie informelle de l’habillement en Inde. La nature précaire de ces emplois signifie que les travailleuses peuvent perdre leur poste du jour au lendemain pour diverses raisons. Dans ce contexte, il est plus crucial que jamais que ces femmes bénéficient d’au moins une protection minimale par le biais de syndicats si elles doivent travailler dans de telles conditions.

« La liberté d’association, considérée comme un droit fondamental et une liberté publique, est reconnue par la loi sur les syndicats (Trade Unions Act2) de 1926 en Inde et garantie par l’article 19(1)(c) de la Constitution indienne, qui stipule que “tous les citoyens ont le droit de former des associations ou des syndicats”3.

Cependant, en pratique, malgré l’existence de cette loi et de ce droit, plusieurs obstacles entravent son application. Les employeurs découragent souvent la création ou l’adhésion à des syndicats, souvent par des menaces de licenciement. Même lorsqu’un groupe de travailleurs parvient à s’organiser, les employeurs répondent fréquemment en les remplaçant. Comme beaucoup vivent sous le seuil de pauvreté, ils hésitent à prendre de tels risques dans l’espoir de peut-être améliorer leurs conditions de travail. De plus, les syndicats peinent à atteindre ou mobiliser les travailleurs, en particulier dans les secteurs informels où beaucoup de personnes ignorent leurs droits. Ces difficultés constituent un obstacle majeur à une syndicalisation efficace.

L’une des femmes que nous avons rencontrées explique qu’il est pratiquement impossible d’adhérer à un syndicat ou de demander de l’aide. Toute tentative d’organisation collective entraîne une perte immédiate d’emploi, car les intermédiaires préfèrent embaucher d’autres femmes prêtes à accepter des salaires encore plus bas. Cette peur des représailles, combinée à la pression économique, empêche toute mobilisation. Comme elles le disent elles-mêmes : « Il y a tellement d’autres femmes prêtes à travailler pour moins », ce qui les rend particulièrement vulnérables. En plus de ce manque de protection syndicale, elles ne reçoivent aucune aide sociale ni soutien gouvernemental. Une travailleuse affirme clairement : « Nous ne recevons aucun avantage social de l’État. Le gouvernement n’aide en rien. »

Les problèmes liés à la maternité et aux soins

L’accès à des services de garde d’enfants abordables et fiables constitue un élément essentiel des droits des femmes et une condition préalable à l’égalité des opportunités entre hommes et femmes. Pourtant, dans l’industrie informelle de l’habillement, les lieux de travail sont généralement petits, avec peu d’employés et des ressources limitées, ce qui rend la mise en place de tels services pratiquement impossible. Par conséquent, des lois comme le Factories Act de 19484, qui impose la création de services de garde dans les usines, ne s’appliquent pas aux entreprises informelles qui emploient généralement moins de trente travailleurs. La mise en œuvre de services de garde, de congés de maternité ou d’aménagements liés à la famille reste extrêmement limitée – voire totalement absente – pour les travailleuses informelles. Les cycles de production et les attentes en matière de performance ne sont pas ajustés lorsque les femmes sont enceintes, et beaucoup sont contraintes de travailler jusqu’à l’accouchement sans aucune réduction de la charge de travail.

Les témoignages recueillis illustrent cette extrême précarité. Les travailleuses expliquent que même lorsqu’elles sont malades ou enceintes, elles doivent continuer à travailler pour atteindre leurs objectifs. L’une d’elles raconte qu’elle s’est mariée à 14 ans et a eu son premier enfant à 15 ans, avant de commencer à travailler dans ce secteur.

Les femmes que nous avons rencontrées nous ont dit que le seul avantage du travail à domicile réside dans la possibilité de rester proches de leurs enfants et de veiller sur eux. Cependant, cette situation est loin d’être idéale : elles doivent jongler entre la production et la garde des enfants, travaillant souvent la nuit pour compenser le temps consacré aux soins pendant la journée. Comme elles le disent elles-mêmes : « Nous pouvons avoir faim, mais pas les enfants – ils doivent être nourris et manger. » Cette double charge rend l’équilibre travail-famille presque impossible.

Lors de notre visite, un enfant était visiblement malade et devait consulter un médecin -une situation qui oblige la mère à réorganiser sa journée, en conciliant soins médicaux et responsabilités professionnelles. Cela montre à quel point les problèmes de santé familiale créent une pression supplémentaire.

Faibles rémunération et précarité économique

La loi sur le salaire minimum (Minimum Wage Act5) de 1948 a été instaurée pour garantir une rémunération minimale aux travailleurs. En théorie, cette loi s’applique à tous les secteurs, y compris à l’économie informelle. Elle fixe des niveaux de salaire minimum pour des catégories spécifiques d’emplois, ce qui peut inclure des activités informelles comme la production de vêtements à domicile si elles relèvent des « emplois programmés ». Cependant, en pratique, cette loi est rarement appliquée dans le secteur informel en raison du manque de contrôle, de l’absence de contrats formels et de l’accès limité des travailleurs aux mécanismes de plainte. « Bien que les salaires minimums soient garantis par la loi sur le salaire minimum de 1948, de nombreux travailleurs informels ne les perçoivent toujours pas » (IDR, 20256).

En conséquence, les femmes travaillant dans le secteur informel de l’habillement sont confrontées à une discrimination salariale systémique. Les heures supplémentaires sont rarement rémunérées, et les travailleuses disposent de très peu de pouvoir de négociation concernant leurs salaires. La peur constante de perdre leur emploi, d’être victimes de représailles ou de harcèlement les dissuade de formuler des revendications ou de demander de meilleures conditions. Les violations des droits liés à la rémunération sont généralisées, tandis que les congés maladie et maternité restent largement non payés, plongeant les femmes dans une insécurité économique chronique (Cornelles 2021, 417).

Les témoignages recueillis illustrent cette précarité. Chaque jour, les femmes s’efforcent de préparer environ 500 paires de jeans, en effectuant des tâches telles que l’emballage, la fixation des étiquettes et des labels, ainsi que la découpe des tissus. Chaque femme déclare gagner environ 500 roupies par jour – un maigre revenu compte tenu du volume de travail exigé.

Conclusion : Au-delà des réformes symboliques

Malgré l’existence de cadres juridiques, la réalité du secteur informel de l’habillement en Inde révèle un profond écart entre la loi et la pratique. Les femmes travaillant dans cette industrie restent exclues de protections effectives, confrontées à des vulnérabilités systémiques qui compromettent leur santé, leur sécurité économique et leurs droits fondamentaux. Des mesures législatives telles que le Code de la sécurité sociale ou la loi sur les syndicats offrent des garanties théoriques, mais leur mise en œuvre demeure minimale, laissant des millions de travailleurs sans contrat, sans prestations sociales et sans représentation collective.

Bien que ce secteur fournisse des opportunités de revenus essentielles, notamment pour les femmes issues de communautés marginalisées, il perpétue également un cycle d’exploitation et d’inégalités. L’emploi informel, loin d’être une voie vers l’autonomisation, devient souvent un piège de pauvreté – marqué par des salaires bas, l’absence de services de garde et la peur constante de perdre son emploi. Les témoignages de Kardam Puri illustrent ce paradoxe de manière frappante.

Répondre à ces défis exige bien plus que des réformes symboliques. Cela nécessite des mécanismes d’application renforcés, des politiques du travail inclusives et des protections sociales qui reconnaissent les besoins spécifiques des travailleurs informels. Surtout, il est impératif que les femmes puissent travailler sans sacrifier leur santé ni leur capacité à s’occuper de leur famille. Sans de telles mesures, la croissance économique continuera de coexister avec des inégalités structurelles profondes – une croissance sans égalité.

 

Références

1. Théorêt, E. (2018). Les conditions de travail dans le secteur informel en Inde. Mémoire de maîtrise. Université du Québec à Montréal. Récupéré de : https://archipel.uqam.ca/11050/1/M15435.pdf

2. Ministry of Labour & Employment. (1926). Trade Unions Act, 1926. Récupéré de : https://www.indiacode.nic.in/bitstream/123456789/20361/1/trade_unions_act_1926.pdf

3. Peer, R. (2018). “Growth without Equality: Informal Labour in India.” URDHVA MULA 11 (April): 71–90. Récupéré de : https://www.sophiacollegemumbai.com/img/4.%20URDHVA%20MULA%20Vol.%2011%20April%202018.pdf#page=73

4. Ministry of Labour & Employment. (1948). Factories Act, 1948. https://labour.gov.in/sites/default/files/factories_act_1948.pdf

5. Ministry of Labour & Employment. (1948). Minimum Wages Act, 1948. https://clc.gov.in/clc/sites/default/files/MinimumWagesact.pdf

6. IDR Online. (2025). “Do India’s Labour Codes Address Informal Workers’ Needs?” India Development Review. https://idronline.org/article/rights/do-indias-labour-codes-address-informal-workers-needs/

7. Cornelles, M. (2021). Les travailleuses du secteur informel en Inde: précarité et droits sociaux. Mémoire de maîtrise. Université de Sherbrooke. https://usherbrooke.scholaris.ca/server/api/core/bitstreams/298b8947-2dda-4674-a84e-52c57c7c4120/content.