C’est avec une immense tristesse que nous avons appris le décès de notre camarade et ami Ahmad Jaradat, survenu le dimanche 7 juin dernier. Connie Hackbarth lui rend hommage dans ce texte. Elle a été directrice générale du Alternative Information Centre (AIC) à Jérusalem, où elle a travaillé aux côtés d’Ahmad pendant dix-sept ans.
Par Connie Hackbarth
Il m’a fallu une semaine pour me ressaisir et me remettre du choc provoqué par les nouvelles de ton décès. Ce texte ne saura te rendre justice, mais j’espère qu’il te fournira quelques pistes de départ.
Je suis encore sous le choc. Je continue de pleurer ; je n’y crois pas. J’ai travaillé à tes côtés au sein de l’Alternative Information Center (AIC) pendant dix-sept ans. Tu as été mon camarade et mon ami.
Dès les premiers jours, tu as fait quelque chose que je n’oublierai jamais : tu m’as présentée à des Palestinien·nes avec sincérité et fierté, conscient de l’importance politique de ces rencontres.
Tu ne t’es jamais contenté de citer mon nom. Tu m’as présentée comme quelqu’un qui méritait d’être connue, et en qui l’on pouvait avoir confiance. Je sais que notre collaboration n’a pas été facile et qu’elle a entraîné pour toi d’incessantes répercussions négatives. Pourtant, tu ne t’en es jamais plaint et, malgré les risques, tu as continué.
Je me souviens d’avoir assisté à un événement organisé dans le cadre du Forum social mondial au Maroc. Même là-bas — surtout là-bas — tu m’as présenté à des Arabes venus de nombreux pays et tu as insisté pour que je participe aux discussions, aux pauses-café et aux sorties. Tu m’as invitée comme si j’avais réellement ma place à table.
Tu savais, Ahmad, que ce sont les gens qui comptent dans la vie. Les vrais gens. Assis près d’un radiateur un matin d’hiver glacial, tu m’as fait découvrir l’immense plaisir de parler de politique autour d’un bon café (que tu m’as appris à préparer correctement). Tu m’as montré la beauté de Hébron, de Sa’ir, des gens qui y vivent, de leur incroyable résistance, de la cuisine. Grâce à toi, Hébron fait désormais partie de mes endroits préférés au monde.
Tu étais si fier de tes enfants, pour qui tu voulais le meilleur, même s’il fallait quitter la Palestine pour un moment ou pour plus longtemps.
Tu es resté fidèle à tes convictions politiques, surtout quand c’était difficile. J’ai vu à quel point tu travaillais fort, même si je ne saisirai jamais toute l’ampleur de ton travail. Tu as joué un rôle déterminant dans l’organisation de deux conférences palestino-israéliennes à Hébron, qui ont rassemblé des centaines de personnes. Il a fallu des efforts colossaux et beaucoup de courage pour accueillir des Israélien·nes à Hébron, mais grâce à toi et aux camarades palestinien·nes de l’AIC, ainsi qu’à d’autres militant·es progressistes de la région, vous avez réussi. Sans donner l’impression que c’était facile, tu n’as jamais baissé les bras.
Tu as été central pour tant de militant·es venu·es d’Europe et des États-Unis qui ont eu la chance de passer par l’AIC : tu leur as fait découvrir la Palestine et, sans jamais les juger, tu leur as fait comprendre la situation sur le terrain et le vrai sens de la justice, de l’espoir et de la paix, non pas comme des notions abstraites. Tu parlais de la difficile paix du quotidien.
Que dire de ton sourire et de la véritable fébrilité dans ta voix à chacune de nos rencontres et de nos discussions ? J’ai toujours senti que tu étais heureux de me voir. J’ai eu l’honneur, le privilège et la joie d’être à tes côtés pendant dix-sept ans. C’est ça, la vérité. En grande partie grâce à toi, l’AIC était et reste pour moi l’endroit le plus important au monde.
J’ai le cœur brisé face à nos échecs et je me désole quand je pense à l’horreur inimaginable que tu as vécue au cours des dernières années. Même si, de ce côté de la ligne, nous avons continué de nous battre, nous n’avons pas réussi et, encore, nous continuons d’échouer.
Je n’arrive pas à croire ton départ. Tu seras toujours dans mon cœur, mais cela ne me suffit pas. J’aimerais prendre un dernier café avec toi, parler une dernière fois près du radiateur.
À tes enfants : « Votre père construisait des ponts de ses propres mains, à ses propres frais. Sachez-le : il vous aimait et ne voulait que le meilleur pour vous. J’espère que vous sentez combien de personnes dans le monde le pleurent — non pas comme une idée abstraite, mais comme l’homme qui a été à l’origine de tant de rencontres et qui leur a fait découvrir la Palestine. »
À ta famille : « Merci de l’avoir mis au monde. »
Ahmad, mon camarade, mon ami. Je ne trouve pas encore de consolation, même si je sais que tu resteras toujours dans mon cœur. Merci pour tout.
